Punk is not a style, it’s survival : Le Punk birman face à la junte

Dans un monde en proie à de multiples chaos politiques – montée du fascisme aux États-Unis, génocide à Gaza, guerre interminable en Ukraine, massacres en Iran – nous avons tendance à oublier que bien d’autres peuples luttent eux aussi pour leur liberté, parfois pour des libertés fondamentales. C’est le cas de la Birmanie, ou Myanmar, depuis le coup d’État militaire de février 2021. Rapidement abordée par les médias occidentaux, la situation a tout aussi vite été occultée, puis oubliée, alors même que se déploient sur place des formes de résistance quotidienne. Parmi elles, le punk : de contre-culture, il est devenu, pour ses acteurs et une partie du peuple birman, un véritable mode de survie. Le punk n’est ici ni une posture esthétique ni une nostalgie occidentale ; il constitue un langage commun pour une jeunesse que la junte militaire s’emploie à priver d’avenir. Dans un pays où la musique peut être perçue comme une menace, où les concerts sont impossibles et où la parole publique est étroitement surveillée, le punk s’inscrit dans la continuité logique de la désobéissance civile. Il se prolonge hors des scènes et des studios pour investir la rue, les réseaux d’entraide, la distribution de nourriture, l’éducation alternative et l’aide aux plus vulnérables.

Les trajectoires de Mhan Gyi, U Kyaw Gyi (Sling Shot), Kyaw Kyaw (The Rebel Riot) et Diego Henri Henri racontent cette convergence entre culture underground et résistance sociale, là où jouer, créer et aider deviennent des actes profondément politiques.
 
U Kyaw Gyi, batteur du groupe Sling Shot et créateur d’accessoires punk pour Another Punk Shop, situe clairement son rapport à cette culture comme une rupture radicale avec l’ordre établi. « En cherchant un nouveau mode de vie pour échapper à la routine du système, j’ai découvert le punk. C’était une façon de vivre une vie complètement différente du reste du monde ici. ». Pour lui, le punk ne se résume pas à une apparence mais constitue une ligne de conduite : « Je ne suis pas punk pour avoir un style mais je le suis car c’est un état d’esprit faisant partie intégrante de ma vie dans la musique et mes actions. ».

Lorsque les militaires reprennent le pouvoir en 2021, cet « état d’esprit » prend une dimension tragiquement concrète. « Le matin même où nous avons appris le retour des militaires, nous avons compris que nous étions tombés dans un enfer sans aucun avenir. ». La violence politique se double immédiatement d’un effondrement économique : « Se nourrir, se vêtir, se loger et le coût de la vie est exorbitant au vu des bas salaires, ce qui nous a plongé dans le désespoir. ». Dans ce contexte, la musique punk revêt une nouvelle dimension sociale et politique. Elle devient plus directe, plus concrète elle quitte la sphère des débats impalpables et intangibles. « En plus des mouvements que nous avons mis en place et auquel nous croyons, nous avons sorti et distribué 4 chansons pour protester contre la dictature. Nous croyons aussi en la musique punk et sa solidarité. ». Les titres "Three Fingers", "I’m My Hometown", "Lifeless Land" et "Night Without a Bus" s’inscrivent dans une tradition où le punk documente l’effondrement social autant qu’il appelle à la cohésion.



Cet engagement dépasse le cadre symbolique et musical, et il n’est, alors, pas sans coût comme l'explicite U Kyaw Gyi : « Malgré nos efforts et actions c’est épuisant moralement », avant d’ajouter « survivre n’est pas chose facile, j’étais au bord du gouffre. ». L’épuisement psychologique, la peur et la précarité sont des réalités partagées par l’ensemble de la scène underground birmane, qui doit composer avec les arrestations arbitraires, l’exil forcé et l’impossibilité d’agir ouvertement.

Autour de cette scène punk gravite un réseau plus large de mouvements étudiants, humanitaires et culturels, dont fait partie Mhan Gyi, également connu sous le nom de Myat Min Htet. Membre de la Fédération des syndicats étudiants de toute la Birmanie et cofondateur de l’association Urban Junkies, il inscrit son engagement dans le même refus catégorique de la dictature. « Le spectacle tragique des pertes parmi les manifestants pacifiques et mon refus catégorique de vivre sous une dictature militaire, m’ont conduit à rejoindre le syndicat étudiant. Je crois profondément en la démocratie. ». Très vite, l’engagement politique s’est transformé en urgence humanitaire : « Avec l’effondrement de l’économie après le coup d’état, j’ai vu un nombre croissant d’enfants mendier dans les rues et de familles déplacées par la guerre. ».

L’association Urban Junkies naît de cette observation, avec un objectif que nous pourrions trouver minime, mais qui localement s’avère vital : « garantir à ces enfants et personnes déplacées, au moins 1 repas suffisant par jour. ». Comme pour les réseaux punk, l’action se déploie dans un quotidien marqué par la peur et la répression : « Mes études universitaires ont été brutalement interrompues, les moyens de subsistance de ma famille se sont effondrés », explique Mhan Gyi. « Actuellement nous vivons dans la peur constante, après 18h, des soldats procèdent à des arrestations et enrôlent de force des civils dans l’armée. ». L’hyperinflation aggrave encore la situation : « l’accès à une alimentation saine et nutritive est devenu un luxe dont nous ne nous sommes pas offert depuis longtemps. ». Il insiste enfin sur la dimension collective de cette crise : « Ce n’est pas seulement mon combat mais la réalité quotidienne de chaque citoyen du pays. ».
Cette articulation entre punk, entraide et politique se retrouve chez d’autres acteurs de la « communauté rebelle » birmane. Kyaw Kyaw, chanteur et leader du groupe The Rebel Riot, s’inscrit dans cette scène où la musique punk est indissociable des mouvements étudiants et underground de la Birmanie. Diego Henri Henri, quant à lui, agit au sein de Thit Taw, un mouvement destiné aux enfants, qui « enseigne la peinture et l’art aux enfants, utilisant ces disciplines comme moyen de favoriser l’entraide, diminuer la haine et l’agression et de construire un fort sentiment d’unité et de solidarité parmi les jeunes ». Dans un pays marqué par la guerre, l’art devient ici une extension logique de l’éthique punk : créer malgré tout, transmettre, refuser la brutalisation des esprits.

Les actions menées par ces réseaux sont concrètes et ancrées dans le réel. Urban Junkies « collabore avec des réseaux locaux dans les zones rurales et forestières, afin de faciliter la distribution de denrées alimentaires essentielles et de rations aux camps de personnes déplacées ». De son côté, U Kyaw Gyi explique que, « suivant nos moyens », les groupes continuent à fournir « de la nourriture, des vêtements, accessoires et ustensiles de cuisine, des médicaments et jouets et des livres pour les enfants afin de stimuler leurs connaissances et leur esprit critique ». Ces initiatives reposent presque exclusivement sur l’autofinancement, comme l’explique Mhan Gyi, :« Notre mouvement fonctionne principalement grâce aux salaires de ses membres et au petits dons du public. Nous sommes un mouvement citoyen soutenu par la population », tandis qu’U Kyaw Gyi rappelle une contrainte majeure : « tout ce qui pourrait être envoyé par voie postale seraient bloqué par la douane militaire. ». 

Les besoins restent de première nécessité  – « riz, d’huile et produit de base à l’alimentation », « vêtements, médicaments et produits d’hygiènes » –  mais pour Mhan Gyi la revendication dépasse la seule aide matérielle : « Nous avons besoin que la communauté internationale reconnaisse l’oppression brutale que nous subissons sur le terrain et qu’elle refuse de reconnaître la junte comme un gouvernement légitime ».
La situation s’est encore durcie avec l’adoption de la loi de février 2024. Désormais, tous les hommes âgés de 18 à 42 ans et les femmes de 18 à 27 ans sont contraints de donner trois ans à l’armée. Cette mesure a provoqué la fuite d’une partie importante des activistes hors du pays, accentuant l’éclatement des réseaux existants. Mais loin de signer la fin des luttes, cette pression a aussi entraîné une recomposition permanente : les groupes se dissolvent, se reforment ailleurs, différemment...

Dans la Birmanie post-coup d’État, le punk n’est ni un refuge ni une fuite. Il est un fil conducteur reliant musique, entraide, éducation et solidarité. Là où l’avenir est confisqué, il permet de maintenir une cohérence entre ce que l’on joue, ce que l’on vit et ce que l’on défend. Jouer du punk, distribuer de la nourriture, écrire des chansons ou apprendre à dessiner deviennent alors des gestes équivalents : des actes de résistance ordinaire, portés par une même exigence de dignité.
 
 
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Interviews, sources : Kader B.
Photos : Archives des groupes 
Article : Morgan 

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