Interview | ACEDIA MUNDI (Urban Black Metal - France)

Photo par Feedback Music

Photo par Feedback Music

Acedia Mundi est un groupe parisien évoluant dans un style qualifié d'urban black metal. Formé en 2013, le groupe a déjà à son actif un album nommé Speculum Humanae Salvationis. Celui-ci a remporté son petit succès dans le milieu lors de sa sortie en 2017. Trois ans plus tard, la formation nous gratifie donc d'un nouvel EP, annonciateur d'un deuxième album qui sortira en 2021 et qui s'annonce comme « le petit frère tourmenté » de leur précédent opus. 

En trois ans bien des choses ont changé pour le groupe comme nous en parlions dans notre chronique | ICI | et nous avons eu l'occasion d'en parler avec V. co-fondateur du groupe accompagné de T. et W..

___________________________


Acedia Mundi, bonjour à vous, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?


V. : J'ai co-fondé Acedia Mundi en 2013 avec J. (l'ancien chanteur) puis W. (basse) nous a rejoint peu de temps après. Au début la vocation d'Acedia Mundi était de rester un projet studio. Puis l'engouement suscité par notre premier album « Speculum Humanae Salvationis » (2017) nous a poussé à créer un line-up pour le live. Notre volonté depuis le premier jour était de créer un black metal « moderne » avec des thématiques contemporaines que nous développons dans nos paroles. 


À travers votre premier album et votre EP il se dégage une atmosphère plus urbaine loin des paysage enneigés qui inspire généralement les formations Black Metal. Qu'est qui vous a poussez à explorer les rues goudronnées de la ville ?


V. : Nous ne nous situons effectivement pas dans le son traditionnel du black metal des années 90 ni dans la mouvance post-black actuelle. Nous essayons de mélanger des structures dissonantes, chaotiques et expérimentales avec la rage punk et l'efficacité proches de Celtic Frost ou de Darkthrone. Cette intention d'être à la croisée des différentes branches du black sans rentrer dans aucune d'entre elles a toujours été très naturelle pour nous. Nous avons chacun un background d'influences très variées que nous faisons cohabiter dans le son d'Acedia Mundi. Pour ce qui est des thématiques, nous voulions également éviter les sempiternels sujets du satanisme à capuches ou du paganisme qui reviennent sans cesse. Nous avons toujours été très marquées par les univers tourmentés de Jean Genet, George Bataille ou encore William S. Burroughs d'un point de vue littéraire, et ceux de David Lynch, Gaspar Noé, Larry Clark ou encore Harmony Korine cinématographiquement. Ce sont des œuvres tortueuses, mais qui font finalement écho à la réalité humaine dans ce qu'elle a de plus primitive et dérangeante. 


Comment définiriez vous ce qui est urbain ?


V. : Pour être tout à fait honnête, l'adjectif « urbain » s'est un peu imposé à nous. Il était affiché la plupart du temps sur les affiches des dates où l'on jouait, et finalement, il décrit plutôt bien notre concept. Quand on pense au mot « urbain », cela peut vouloir tout et rien dire en fin de compte. Il est vrai que musicalement, j'aurais tendance à nous décrire comme un groupe moderne. Si nous étions réellement « urbains » dans notre son, nous aurions déjà ajouté des sonorités provenant du rap, de la trap ou encore des passages électroniques/indus, ce qui n'est pas le cas (du moins pas encore à l'heure actuelle, qui sait...). Le mot urbain fait souvent référence, et à tort je trouve, à ce qui se rapporte à la rue. Alors que dans son sens premier, c'est ce qui est relatif à la ville, son atmosphère, ses habitants et leurs façons de vivre, souvent tumultueuses comme on peut le constater à Paris et en banlieue. Pour Acedia Mundi, c'est cette conception originelle qui nous correspond. Nous explorons les travers de cette urbanisme effréné et ses conséquences sur le mental des populations. 


Je trouve qu'à l'image d'un Decline Of The I, Acedia Mundi a une fascination pour la décadence de l'être humain. Pourquoi cette fascination et comment arrivez-vous à la retranscrire en musique ?


V. : Ton analogie est tout à fait appropriée puisque Decline of the I est une des influences majeures du groupe, et leur utilisation des samples est un mécanisme narratif primordial que l'on peut également retrouver chez nous. Je ne sais pas si c'est une fascination ou un tableau que l'on se contente de dépeindre. Les œuvres littéraires et cinématographiques qui nous inspirent sont tellement pesantes et malsaines dans ce qu'elles racontent qu'il est parfois difficile de s'y (re)plonger , et pourtant j'y retourne sans cesse de manière quasi-obsessionnelle dans mes choix de lecture ou de films. Peut-être que cette fascination s'exprime de la même manière qu'un Harmony Korine qui, dans « Gummo », sublime crument une mise en image de la déchéance dans ce qu'elle a parfois de plus absurde. Musicalement cela se ressent dans le fait que nous utilisons des structures peu conventionnelles avec beaucoup de dissonances, en veillant à aérer notre propos afin de ne pas perdre en puissance et d'éviter tout basculement dans la surenchère redondante. Les samples apportent, par des phrases souvent très saisissantes, des portes d'entrée pour pénétrer dans cette perversité humaine qui est présentée. La musique fait toujours sens avec nos thématiques dans le but de déranger. Tu mentionnais Decline of The I, mais notre approche n'est également pas si éloignée de ce que pourrait faire Diapsiquir par exemple. 




Sur l'artwork de « Speculum Humanae Salvationis » (2017), nous somme face au corps, à un corps difforme, puis sur « Selfhatred.Addiction » (2020) l'artwork s'inspire d'un plan du film « The Addiction » (1995) d'Abel Ferrara, qui traite encore de la mutation, de l'humain au ''vampire''. Que cherchez vous en mettant l'auditeur face à ces êtres hors-normes, où la frontière avec l'humanité se fait de plus en plus flou ?


V. : Tu as effectivement saisi quelque chose de très important dans l’univers du groupe. Au-delà de montrer la simple déformation humaine, c'est effectivement faire ressortir ce qu'il y a de plus monstrueux en nous. C'est le mettre sur le devant de la scène en annihilant presque toute forme d'humanité comme ce bébé atteint de cyclopie sur la pochette de S.H.S. Pour S.A, c'est plus l'idée de la mutation, comme tu le disais (et c'est peut-être aussi, de manière métaphorique, une certaine façon inconsciente d'annoncer notre transition vers de nouvelles sonorités pour le deuxième album). Cette conception montre en quelque sorte que nous n'évoluons pas tous obligatoirement vers plus de « lumière » et que la monstruosité peut se révéler, souvent en lien avec des évènements qui ont ou ont eu un impact sur notre personnalité. C'est ce dont traite le morceau « Nemo Me Impune Lacessit (I Will Kill You) ». C'est décrire ce que l'on ressent quand on veut se venger de personnes qui nous ont fait du mal, amenant à devenir bien plus mal-faisant que celles-ci. Les textes d'Acedia Mundi ont vocation à parler à chacun de nous, car ils dressent des portraits de personnes errantes et sans buts se perdant dans la débauche (« Dic(k)hter ») et amènent également l'auditeur à contempler le mal et la perversité qui peuvent sommeiller en lui. 


Revenons un peu sur le parcourt du groupe. Vous avez joué avec Oranssi Pazuzu, Ultha, Implore, Martyrdöd, Lvcifyre, ou encore Decline of The I, qu'est-ce que ces expériences scéniques partagées avec des groupes qui vous ont influencés vous a apporté ?


T. : En plus d’être des groupes que nous apprécions énormément, le fait de partager l’affiche avec eux fut extrêmement formateur. Chacune des dates que tu as cité comporte son lot de souvenirs mais aussi son lot de leçons. On a énormément appris, aussi bien en termes d’éthique de travail que sur le plan de la prestation scénique. En tant que groupe, on a un rapport très confrontationnel à nos propres certitudes et expériences, ça nous pousse à toujours expérimenter et de ne pas se laisser enfermer dans une case. 


Photo par Pics'N'Heavy pour MusikÖ_Eye


Vous avez connu aussi pas mal de changement de line-up est-ce compliqué de trouver une stabilité dans une scène aussi petite que celle de Paris ?


V. : Pour le coup, ce ne sont pas les musiciens motivés qui manquent dans Paris et sa région. Ce qui nous a fait défaut par le passé, ce sont soit des divergences musicales soit des changements de situations géographiques et professionnelles. Des choses qui arrivent à 90 % des groupes en somme. Mine de rien, je nous estime plutôt chanceux, car l'arrivée de nouveaux membres n'a, à chaque fois, jamais posé de problèmes de timing quant aux dates à assurer, vu l'investissement colossal dont ils ont fait preuve. Cela prend bien évidemment un peu de temps pour s'adapter, maîtriser les morceaux et retrouver une nouvelle alchimie, mais au final tout se déroule très bien. Je pense que nous avons désormais trouvé notre stabilité, qu'elle soit humaine comme artistique. Notre deuxième album n'en sera que plus fort du fait de ce lien très solide que nous avons créé. 


Vous avez eu et/ou vous avez de nombreux projets à côté d'Acedia Mundi c'est une bonne ou une mauvaise chose pour faire vivre le groupe et le faire avancer ?


V. : Disons que c'est une question d'organisation. Si nous voulons faire avancer le groupe comme on l’entend, c'est important de bien compartimenter les différents projets, qu'ils n'empiètent pas les uns sur les autres. Participer à la création d'autres groupes est une bonne méthode pour tester de nouvelles choses qui influencent notre vision plus globale de comment nous envisageons la composition et l'écriture. Pour ma part, j'ai tout de même ralenti la cadence pour me consacrer plus intensément aux projets déjà en cours (notamment Etxegina et Spectral Void) et explorer un autre style de mon côté. Ma situation personnelle et professionnelle ne me permettant plus de prendre une place émotionnelle supplémentaire, je ne collabore plus sur des projets extérieurs, du moins pour le moment. 


T. : Bien que nous nous rejoignons tous les 5 autour de nombreuses références, nous avons chacun des sensibilités et des envies créatives très différentes, ce qui justifie sans doute les écarts stylistiques entre nos projets respectifs. A titre personnel, chaque projet est un catalyseur pour différentes émotions. Cela va de paire avec la personnalité sonore très marqués d’Acedia Mundi et le processus de création qui en résulte. Disons que ça prend à la gorge, et qu’il faut accepter de jouer avec ce langage très dissonant, quitte à ce que cela puisse devenir inconfortable. 





Dans « Selfhatred.Addiction » (2020) vous avez fait le choix de reprendre du Katharsis, mais aussi du The Stooges, puis de les accompagner de deux de vos morceaux. Comment avez vous créer cet homogénéité sur l'EP alors que l'on retrouve des covers de styles d'origines très différents (du Black Metal au Garage Rock) et vos titres ?


W. A mon avis c’est un mélange de travail du son et d’heureuses coïncidences. Nous n’avions pas, à l’origine, prévu de sortir un EP 4 titres comprenant deux reprises après la sortie de S.H.S. Je dirais même qu’il était presque inenvisageable pour nous, à une époque, de sortir un format court. Après notre séparation avec J. nous avions deux morceaux en stock qu’il avait co-écrit et redoutions de sortir un album manquant de cohérence. L’idée d’un EP de « transition » a commencé à faire son chemin et était en accord non seulement avec les nombreux changements de line-up que tu évoquais mais aussi avec notre volonté d’évoluer vers quelque chose de plus « punk ». Et difficile de faire plus punk que « I Wanna Be Your Dog ». Quant au fait de reprendre un titre de Black Metal et de le jouer beaucoup plus vite en se contrefichant d’être fidèles au son d’origine, c’est tout aussi « punk » dans l’âme. 

C’est un disque particulier car pour 4 titres on retrouve 7 musiciens à l’œuvre dont 4 guitaristes et un nouveau parolier aux commandes. La reprise de Katharsis, enregistrée en 2019 pour la compilation hommage « Devastators of the Suns » produite par Bile Noire, avait été enregistrée en configuration live en 2019. Quant à celle des Stooges nous la jouons depuis notre premier concert en janvier 2018. « Selfhatred.Addiction », quelque part, c’est une photo de famille. Y’a des gens que tu vois moins qu’avant, mais c’est plaisant à regarder. A ce détail près que ce serait impossible de réunir tout ce beau monde pour une photo insouciante !


Si la cover de The Stooges peut directement étonner celle de Katharsis aussi puis qu'il s'agit du titre ''666 (Hohelied der Wiedererweckung)'', un cantique à la résurrection qui fait tout de même référence au diable, une figure qui n'est pas vraiment abordée dans Acedia Mundi. Quel est votre relation avec le Malin ? Et que pensez vous des groupes qui le glorifie toujours dans le Black Metal, folklore du style ou vrais convictions ?


V. : Nous ne parlons plus de Satan comme d'une entité religieuse, mais plutôt comme d'un mal profond, insidieux et omniprésent. Celui qui infecte notre vie quotidienne, dans les rues sales et malfamées, celui qui se trouve dans les substances ingérées ou injectées pour échapper à la misère qui nous entoure. Je dirais que c'est une interprétation purement métaphorique du mal incarné qui n'a pas de rapport avec une forme de culte. Mais c'est une vaste question, à vrai dire. J'ai une vision plus nuancée concernant le satanisme dans le black metal. Quand on prend le cas de Dissection par exemple, il est évident que cela relevait de croyances assumées et profondes, quand d'autres l'ont surtout utilisé pour choquer et/ou reprendre une formule qui « marche ». Tant que le propos dans un cas comme dans l'autre demeure intéressant à écouter, pourquoi pas. D'autant que je peux aisément comprendre qu'un style comme le black metal qui a vocation à transcender, puisse être le vecteur d'une recherche spirituelle à laquelle se raccrochent de nombreuses personnes en perte de repère qui sont demandeuses d'une sorte d’élévation quelle qu'elle soit, et à plus forte raison dans une société de plus en plus aliénante. 




Après avoir explorer le corps et l'esprit de ces êtres qui parcourent les villes, dans quels ténèbres allez-vous vous plonger ?


V. : Nous sommes en pleine écriture du deuxième opus. Tout ce que je peux te dire à l'heure actuelle, c'est que les thématiques et les références ne vont pas drastiquement changer. Il y aura toujours ce côté littéraire et cinématographique très présent. Si le fond ne change pas, c'est la forme qui elle va être plus « épurée ». Les textes seront intégralement en français et seront dans une optique plus « terre-à-terre » et efficace. La logorrhée incompréhensible pour se donner une consistance pseudo-élitiste et condescendante n'a dorénavant plus lieu d'être dans notre concept global. La musique de manière générale doit surtout procurer des émotions et non élaborer un traité de philosophie. Dans ce cas-là mieux vaut suivre des cours à la Sorbonne que d'écouter du black metal ! 


Je vous laisse le mot de fin !


V. : Un grand merci pour tes questions très fournies ! C'était un plaisir d'y répondre et c'est un honneur d'apparaître dans Scholomance qui nous soutient depuis quelques années déjà. On a hâte de vous faire découvrir du nouveau !

___________________________
Questions : Morgan
 Facebook | Bandcamp | Instagram | Label |

Commentaires