Interview | DHARMA 樂隊 (Death Metal Bouddhiste - Taïwan)


Dharma (樂隊) a été créé par le batteur Jack Tung (Stench of Lust, ex-Revilement, ex-Demise). Pendant plus de dix ans, le musicien pionnier du Metal Extrême à Taiwan et propriétaire du Jack's Studio, un havre de paix réputé pour le Metal et la musique en général, rêvait de former un groupe combinant la férocité du Death Metal et les enseignements des sutras bouddhistes. À partir de 2018, il commence à collaborer avec le guitariste Andy Lin (Bloody Tyrant, ex-Demise). Ensemble, ils ont commencé à composer des morceaux intégrant divers éléments du Death Metal, du Black Metal et de la musique symphonique. Le résultat, du Metal avec des sutras et des mantras bouddhistes, chantés en sanskrit et en chinois mandarin. En 2019, Jack Tung a invité le chanteur Joe Henley (RevilementStench of Lust, ex-Sledge City Slashers), à prendre le micro.

Avant de pleinement participer au projet, Joe Henley devait recevoir la bénédiction du conseiller spirituel du groupe, Maître Song, un moine dévot et professeur d’études bouddhistes à Taipei. Pendant quelques mois, début de 2019, le chanteur étudia auprès de Song, apprenant à connaître le bouddhisme et les divers sutras mahayana sur lesquels il chantait. Joe finit par se réfugier dans les Trois Joyaux, devenant lui-même bouddhiste recevant ainsi la bénédiction de Maître Song et le droit de réciter des sutras en public.

C'est ainsi que s'est formé le noyau du groupe, ils ont été rejoint par le guitariste rythmique Jon Chang (Bloody Tyrant). 

Dharma (樂隊) se revendique du bouddhisme mahāyāna, une branche du bouddhisme qui apparaît vers le début de notre ère dans le Nord de l’Inde et dans l'Empire kouchan, d’où il se répand rapidement au Tarim et en Chine. Il connaitra sa forme la plus populaire au Ve siècle au Japon sous sa forme "zen".


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Bonjour Dharma ! Pouvez-vous vous présenter ?

Dharma est un groupe utilisant les mantras et soutras traditionnels bouddhiques comme moyen d’expression. Notre musique est faite pour les personnes de toute croyance, couleur de peau et principe, ainsi que pour ceux n’ayant aucune religion.

Lorsque nous nous produisons sur scène, il s’agit plus que de simplement jouer nos morceaux. Notre groupe propose également de faire découvrir au public d’anciens rituels bouddhiques.

Dharma emploie la férocité du death metal pour représenter la protection de Bouddha. La colère inhérente au death metal s'ajoute à la volonté des Écritures d'insuffler à l'auditeur un sentiment de délivrance spirituelle et de libération du karma.

Le concept de Dharma est central dans le bouddhisme, pourquoi avoir choisi ce terme pour vous désigner ?

Tout d’abord, laisse-moi t’expliquer le concept de « Dharma ». Techniquement, il a plusieurs sens. Le plus courant signifie la conformité à la loi religieuse, à la tradition et au devoir. L’essence de sa symbolique est de « retenir sa propre qualité ». En effet, retenir sa vraie qualité nous aide à comprendre et à nous connecter au monde et à sa sagesse. À travers le Dharma nous sommes appelés à garder la nature de toutes choses inchangée.

« 達摩 » est la translittération de Dharma utilisée par les locuteurs du mandarin.

Que vous cherchiez la signification du terme DHARMA ou bien « 達摩 », les deux vous renverront au Bouddhisme, ce qui contribue à notre objectif qui est de répandre les enseignements bouddhiques.



Au fil du temps, le bouddhisme a pris de nombreuses formes et directions différentes. J’ai perçu des éléments du bouddhisme zen japonais, mais aussi chinois et tibétain. Quel courant vous influence le plus ?

Le Bouddhisme est originaire de Kapilavastu (actuel Népal), berceau de la civilisation de la vallée de l’Indus de l’Inde antique. Lorsque Jack, le fondateur de Dharma et également batteur de notre groupe, a entendu pour la première fois dans les années 2000 les textes sacrés, il a été choqué par la façon de les chanter presque screamo, particulièrement du fait de l’éducation bouddhique qu'il a reçue de sa famille (la plupart des Orientaux pratiquent le Bouddhisme ou le Taoïsme). C’était un grand fan de metal à cette époque, et la façon de chanter ces textes sacrés du Bouddhisme tibétain lui semblait être une parfaite copie du chant utilisé dans le black metal. Il s’est alors immédiatement lancé dans la création de rythmes et de sons avec une tonne d’idées.



Comment mêlez-vous toutes ces influences ?

Au sein de notre société contemporaine, avec le développement de la technologie et la place prépondérante accordée à l’individualisme, les valeurs morales et l’éthique n’ont jamais autant été délaissées. Étant professeur de batterie travaillant non seulement en studio, mais aussi dans des conservatoires, Jack est particulièrement conscient du changement des jeunes générations. Il espère pouvoir inspirer le meilleur des gens à travers la religion. Pas nécessairement à travers le Bouddhisme, cela peut être avec le Taoïsme, le Christianisme, le Catholicisme ou même le Satanisme. Il pense qu’il est d’important d’avoir des croyances religieuses, mais également de faire preuve de bienveillance. Selon lui, toutes les religions sont fondées sur des principes de paix et d’harmonie, et la plupart reposent également sur la bonté. Et bien sûr, Dharma souhaite intimement que les gens puissent se tourner vers le Bouddhisme, et qu'ils l'appréhendent par le biais de notre groupe. Toutes les paroles de nos morceaux viennent de mantras bouddhiques classiques. Si quelqu’un écoute notre musique, il ou elle fera peut-être des recherches et aura une chance de s’approcher du concept du Bouddhisme. À l’avenir, que ce soit simplement par notre nom, via une collaboration avec nous, lors un concert, ou sur le net, si ne serait-ce qu’une personne découvre le Bouddhisme et souhaite en savoir plus à son sujet, ce sera pour nous une grande réussite.

Pour continuer cette idée, comment mêlez-vous death metal et Bouddhisme ? 

Le Bouddhisme et le Taoïsme sont des religions polythéistes. Chaque déité est responsable de ses devoirs et chaque statue se présente sous une forme différente en fonction de laquelle est représentée. Dharma symbolise à la fois la position de gardien et de férocité du Bouddha. Dans notre musique, nous utilisons des blasts et de l’alternate picking afin d’exprimer la furie et le côté obscur des écrits bouddhiques. La colère inhérente au death metal exacerbe la volonté des textes sacrés d’instiller à l’auditeur un sentiment d’apaisement et une passion irréfrénable à travers la libération du karma. Dharma emploie ainsi la férocité du genre pour représenter la protection de Bouddha.

Vous aviez expliqué que votre chanteur, Joe Henley, avait suivi une initiation au Bouddhisme pour pouvoir chanter des mantras sur scène. Comment cela s’est passé ? Comment l’a-t-il vécu personnellement ?

Dans la culture bouddhique, il est préférable de chanter des mantras sous la tutelle d’un maître. Traditionnellement, il est même impossible de chanter certains mantras sans être guidé par un maître.

Joe Henley est écrivain et a vécu 18 ans à Taïwan. Il a une certaine compréhension de la culture chinoise et est donc en accord avec les concepts et les idées véhiculées par notre groupe. Lorsqu'il a décidé de rejoindre Dharma, il n’a pas hésité à prendre refuge dans les Trois Joyaux et à devenir bouddhiste dans l’espoir d’être davantage inspiré et touché spirituellement lorsqu’on joue notre musique.


Que pensez-vous de l’utilisation faite du Bouddhisme par les groupes occidentaux ?

À l’Est comme à l’Ouest, il existe de nombreux groupes abordant divers thèmes religieux. La plupart reposent principalement sur l’adoration des dieux. Sur Internet on peut désormais facilement trouver de la light music, crystal music, chakra music ou encore des versions dance de musiques religieuses, mais il est plus rare de les trouver dans le heavy metal ou même le death metal, en particulier s'il s’agit de mantras et de soutras authentiques.

De mon point de vue, la musique est comme les films, et les groupes de metal extrême sont semblables aux films d’horreur ou aux films cultes. C’est simplement un genre. Il est vrai que certaines scènes sont fortement anti-religieuses, anti-sociétales et délivrent des textes traitant de sexe et de violence, mais eh, on vit dans un monde libre. Personne n’a à te dire à propos de quoi tu dois chanter ou comment te comporter, chacun est libre d’apprécier et de créer le metal extrême qu'il veut.

Lorsque nous composons, nous souhaitons principalement faire quelque chose qui nous plaît personnellement. Compte tenu de notre expérience, c’est probablement pour ça que nous en sommes venus à incorporer le Bouddhisme au death metal.

Ces dernières années, nous avons croisé la route d’artistes de divers pays avec chacun leur expérience. Beaucoup de metalheads ont l’air intimidant et font facilement peur aux enfants, mais une fois que tu apprends à les connaître, la majorité d’entre eux sont sympathiques et certains sont même végétariens ou végans et se soucient beaucoup de l’environnement et de notre planète. Nous aimons à penser que des artistes créent de la musique religieuse dans le but de la démocratiser et de permettre aux gens d’aborder la religion, et ainsi peut-être de développer leurs propres croyances. Mais est-ce une raison de laisser pour compte les personnes friandes de musique extrême ?

Les traditions et cultures religieuses ont besoin de s’adapter à leur époque. Il en va de même pour la scène heavy metal.

Jusque là, la scène metal a toujours été accueillante, alors les maîtres bouddhistes peuvent en faire autant. Seule une petite partie de croyants traditionnels conservent une façon de pensée old-school et n’approuvent pas notre musique. Mais nous ne nous laissons pas importuner par ça. C'est juste de la musique. Qui plus est, nous sommes conscients des idées que nous souhaitons véhiculer.

Votre premier album Treasury of the True Dharma Eye(正法眼藏) vient de sortir. Pensez-vous le sortir au format physique ?

Nous allons effectivement bientôt sortir Treasury of the True Dharma Eye au format physique, et nous sommes également en train de préparer du merchandising et une tournée !


Il s’agit d’une référence à l’ouvrage Shōbōgenzō du maître zen japonais Dôgen, et il traître d’un moment spécifique de la vie du Bouddha. Vous êtes-vous inspirés de l’ouvrage ou du moment de la vie du Bouddha ?

Notre inspiration vient de ce qu’on t’a expliqué. Nous pensons qu'il s’agit du « destin » du Bouddha.

Les thèmes du death metal sont généralement très éloignés du Bouddhisme. Comment souhaitez-vous le diffuser ? Créez-vous une forme plus facile d’accès pour ceux qui ne sont pas familiers, ou au contraire gardez-vous une forme très proche des textes sacrés ? Et comment l’exprimez-vous ?

Le Bouddhisme est originaire d’Inde, alors la musique de Dharma est rédigée en sanskrit dans l’optique de rester aussi proche du soutra original que possible et de baigner les auditeurs dans le Bouddhisme et le Taoïsme. Ce n’est pas grave si le public ne comprend pas le soutra ou n’est pas familier avec la prononciation. Les soutras en eux-mêmes détiennent le pouvoir et la bénédiction des bouddhas. Lorsqu'ils sont joués en sanskrit, ce sont plus que de simples sons. Ils ont tous leur propre signification, et leurs sens peuvent être multidimensionnels. C’est là toute la force du son, et c’est pourquoi nous gardons le sanskrit original, pour que les auditeurs puissent trouver la paix intérieure et un aboutissement après l’écoute de la musique de Dharma.

Les paroles ne sont que des mantras ?

Oui, seulement des mantras. Nous souhaitons transmettre notre message dans la langue originelle de Bouddha. De la même manière que les religions ont différents concepts et prononciations, nous voulons garder le sanskrit le plus original que possible. Du fait que le Bouddhisme est originaire d’Inde, les textes sacrés et les mantras étaient originellement écrits en sanskrit. Ainsi, nous souhaitons rester aussi proches de l’origine que possible. Cette langue représente la parole de Bouddha, et ceux qui écoutent notre musique écoutent alors aussi Bouddha.



Les thématiques bouddhiques se retrouvent dans certains groupes en Chine, mais il me semble qu’à Taïwan vous êtes les premiers. Comment avez-vous été reçus sur l’île ?

À notre connaissance, il existe de nombreux groupes et artistes individuels à travers le monde qui se rapprochent de la musique religieuse, mais il semble que nous soyons le premier groupe à incorporer des textes sacrés bouddhiques au death metal. Avec Dharma, nous accordons beaucoup d’importance aux costumes en portant une tenue Haiqing, une sorte de robe bouddhique, et au maquillage : tous les membres du groupe à l’exception du maître portent un maquillage noir et du faux sang durant les performances live. Cela représente les cicatrices obtenues lors de batailles et le sang versé pendant les combats contre les entités démoniaques et le karma. Nous incorporons également de la vidéo, notamment avec des éléments visuels tirés de l’imagerie du Bouddhisme et du Taoïsme, et une ambiance olfactive avec du bois de santal, le tout combiné pour former de véritables rituels bouddhiques lors nos performances live. À travers notre musique et nos représentations, nous sommes heureux de constater que de plus en plus de personnes s’intéressent au Bouddhisme et viennent nous voir pour fermer les yeux et apporter du mérite (punya) aux personnes qui souffrent le plus dans le monde.

Connaissez-vous d’autres groupes bouddhistes avec qui vous aimeriez tourner ?

Nous serions ravis d’avoir la chance de tourner avec d’autres groupes bouddhistes, mais nous préférerions tout de même jouer avec des groupes non bouddhistes. Nous aimerions que plus de groupes et de public nous rejoignent et puissent trouver leur propre voix à suivre grâce à notre musique. C’est ce que nous voulons transmettre, et nous espérons pouvoir nous produire dans des festivals.

Nous aurons par ailleurs l’occasion de venir vous voir en Europe l’année prochaine. Nous verrons bien.

Un dernier mot pour la fin ?

La foi en elle-même ne vous apportera pas nécessairement quelque chose, mais elle vous donnera de la force quand vous en aurez le plus besoin.

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Questions : Morgan
Traduction : Loucach

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