Chronique | ET MORIEMUR - Tamashii No Yama (Album, 2022)




Et Moriemur - Tamashii No Yama (Album, 2022)

Tracklist :

01. Haneda 
02. Sagami 
03. Oshima 
04. Izu 
05. Nagoya 
06. Otsuki 
07. Takamagahara 


Streaming complet :

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Une des sorties que j’attendais avec le plus d’impatience cette année est la sortie du quatrième album d’Et Moriemur, groupe tchèque réunissant les anciens membres de Dissolving of Prodigy, Silent Stream of Godless Elegy ou encore les membres actuels de Self-Hatred. Respectant leur rythme d’un album tous les 4 ans depuis 2014, et après le massif et très beau Epigrammata consacré au travail du deuil avec l’utilisation à profusion du latin, de l’ancien grec et des chants religieux pour une atmosphère solennelle et épique, le groupe nous emmène plus à l’est, au pays du soleil levant, avec Tamashii No Yama
 
Cette fois-ci, plus de solennité épique et massive, nous passons dans un univers plus fantasmagorique, à mi-chemin entre légèreté onirique et imposant folklore mystérieux recouvert de brumes et de nuages, flânant aux cimes des volcans qui percent les nuages, ces nombreux points culminants formant 71% du territoire de l’archipel nippon. 
 
Avec ce quatrième opus, le groupe continue ses explorations expérimentales initiées avec Epigrammata en intégrant de nombreux instruments comme de l’alto, de la harpe, du violoncelle et de la flûte japonaise shakuhachi pour construire cette atmosphère à la fois irréelle et imposante. Aussi étonnant que cela puisse paraître, n’attendez pas un album long et massif comme la tradition du genre Atmospheric Doom/Death le veuille, cet album doit être le plus court album de la carrière d’Et Moriemur, mais la lourdeur et le côté massif sont bien là, dans les riffs, dans les arpèges et dans l’atmosphère de l’album, voire déjà dans son titre : Tamashii No yama - la montage de l’âme ! 
 
On n’entreprend pas ce voyage sans prendre en compte d’abord la place importante qu’occupent les montagnes dans la culture, les traditions, l’imaginaire, les mythes et légendes du Japon. Comme mentionné plus haut, les montagnes occupent la plus grande partie du territoire du Japon, on comptabilise jusqu’à 109 volcans et de nombreuses chaînes montagneuses dispersées tout au long de ses îles, alors on comprend aisément que le culte de la montagne soit aussi vieux que le Japon lui-même. Dans le shintoïsme, la religion la plus répandue au Japon, la montagne est un objet de vénération, un lieu sacré car c’est le lieu de résidence de nombreux kami (divinités). Cette sacralisation/déification des montagnes porte un nom : le Sangaku Shinko. 
 
Commençons donc le voyage avec « Haneda », cette magnifique intro et sa courte ouverture bruitiste avant l’arrivée du piano qui propulse directement l’auditeur dans une autre dimension, un lieu rempli de nostalgie, pourtant hors du temps. « Haneda », avec ses mélodies simples et harmonieuses, ouvre la porte vers un monde rempli de rêves et de légendes, pourtant bien ancré dans le réel, avec toutes les bizarreries et les originalités que cela peut présenter. Le nom Haneda n’est pas anodin puisque c’est le nom d’une région à Tokyo où on peut trouver l’aéroport international depuis lequel partir vers le mont Fuji, le point culminant du Japon. Mais c’est aussi à Haneda que vous trouverez le Haneda Fuji, cette montagne artificielle créée en 1868 pour imiter et célébrer la beauté du mont Fuji. Cette montagne, et le temple Haneda (temple consacré aux deux dieux Susanoo ni Mikoto et Kushinadahime no Mikoto, le couple de dieux impérial de légende) qui n’est pas loin, constitue un lieu touristique et lieu de pèlerinage important pour beaucoup de japonais. 
 
Toujours cap vers le mont Fuji en suivant ce fleuve de mélodie apaisante initié avec « Haneda », nous arrivons vers « Sagami » sans s’en rendre compte, une province appartenant à la préfecture de Kanagawa, un peu au Sud de Tokyo, là où se trouve la rivière Sagami, son lac, ses ports et les montagnes qui les entourent. Le chant fait irruption et jaillit lentement, ouvrant un nouvel horizon depuis ces flots de piano comme on lève une lourde persienne, déployant la vue derrière une baie vitrée, lentement la voix déverse vers un tableau plus vaste, comme la silhouette du mont Fuji qui se dresse, vision imposante depuis la baie de Sagami. Cette perspective magnifique et grandiose a même été retranscrite par Hokusai dans une de ses 36 estampes sur les différentes vues du Fujisan. 
 
Continuons avec ce chant tout en lenteur, maintenant accompagné par des riffs aussi épais que de la lave, riffs rampants mais majestueux dans leur progression. Et de temps à autres, des cris lancés depuis quelque profondeur tellurique, comme de la fumée échappant des petites bouches brûlantes des volcans. Et ça tombe bien, puisqu’ « Oshima », c’est cette petite île qui se trouve un peu au Sud de la baie de Sagami, à 100 km à vol d’oiseau depuis la capitale nipponne. Oshima est l’île volcanique par excellence avec, situé dans son coeur, le mont Mihara, géant de 758 mètres de hauteur et toujours bouillonnant en dessous, toujours prêt à cracher le feu de ses entrailles (la dernière irruption date de 1990). Pourtant, malgré toute cette menace latente, la montagne et l’île ne sont pas dépourvues de beauté, cette beauté onirique et prodigieuse du paysage volcanique tropical avec ses roches noires faites des cendres des pierres, sa flore luxuriante évoluant en puisant la vie au coeur de la lave. Et quand le géant de feu est endormi, la vie peut être aussi douce que ces lignes d’alto et de harpe qui ponctuent le morceau. Une douceur accrochée sur un fil ! 
 
Revenons sur l’île de Honshu avec « Izu », parfaite transition avec « Oshima » dont le nom pour les japonnais est Izu Oshima. Cette fois-ci, perdons-nous dans les rues d’Itô, dans la préfecture de Shizuoka, là où on peut imaginer, perdue dans les vapeurs, la ville depuis ses nombreux onsens (bains thermaux), résultat d’une chaîne de petits stratovolcans étendu sur 400km2, baptisée Izu-Tobu et dont le plus haut et le plus vieux mont est le mont Togasa (1197m). « Izu » doit être le morceau le plus mélodique et le plus mélancolique de l’album malgré son introduction avec la batterie imposante et répétitive, comme ce paysage montagneux avec les crêtes qui ressort à l’horizon. Mais nous nous perdons rapidement dans l’atmosphère mystérieuse et onirique avec profusions de sonorités folkloriques, accentuées par les jolis flows de harpe et un chœur féerique. 
 
« Nagoya » arrive derrière ce rideau de vapeur, comme un tigre qui se tapit et s’avance doucement au rythme martial de la batterie, même la harpe est désormais plus grave et elle nous tient en haleine avec les riffs épais. Nous sommes maintenant beaucoup plus à l’Ouest à partir d’Izu-Tobu, dans la quatrième ville la plus importante, et le centre du Japon, à la croisée de tous les échanges commerciaux, culturels et technologiques du pays (et devinez quoi, c’est ici que se trouve le QG d’Ibanez !). Ville riche d’histoire, construite à partir de 1600 par le clan Tokugawa, ils vont construire le fameux château qui, malgré le temps et la destruction suite à de nombreuses guerres, reste une des destinations touristiques les plus célèbres du pays et du monde. Pendant 16 générations, les Tokugawa vont régner sur Nagoya et contribuent à élever cette ville et sa région en une puissance économique et culturelle prospère. Suivez donc cette batterie âpre et ses mélodies majestueuses à la traversée de ce plateau fertile, entouré de montagnes en arrière-plan (on peut compter le mont Ena, le mont Sanage, le mont Yoro, le mont Kama, le mont Fujiwara, etc. entre autres) et contemplez cette richesse et cette grandeur ! 
 
Remontons maintenant vers le nord, dans la préfecture de Yamanashi, à Otsuki, petite ville huppée à 2h à l’Ouest de Tokyo, dans cette région verdoyante et montagneuse, là où on dit que la vue du mont Fuji est la plus symétrique et la plus parfaite ; si bien que la plupart des photos touristiques qu’on voit sont prises à partir d’Otsuki. Cette entrée fracassante avec une ligne de chant abrupte, bientôt accompagnée par la guitare électrique acérée et les riffs aussi incisifs que les pics et les recoins des rochers, dessine à merveille les aspérités de cette région montagneuse située en amont de la rivière Sagami, dans les rochers où elle puise ses sources et serpente à traverse des hauteurs abruptes. C’est aussi pour cette raison qu’Otsuki est connu pour ses plans hydroélectriques. Mais la ville n’est pas connue que pour ça, elle est aussi connue pour l’industrie de la soie, ses parcs verdoyants (le Sakura Forest, entre autres) et de nombreuses montagnes qui l’entourent (Iwadono, Takagawa, Gozen, Kuratake, Takahata, etc.), et la seconde partie de la chanson, avec fort profusion de violoncelle et d’alto, témoigne parfaitement la douceur de vivre de ce cadre verdoyant et ce climat tempéré. 
 
Enfonçons-nous encore plus dans les terres, vers le nord-ouest depuis « Otsuki » pour atterrir sur « Takamagahara » dans la préfecture de Gunma, montagne de légende. L’ouverture hypnotique au piano, bientôt rejoint par les notes effilées du shakuhachi, préfigure le retour aux mystères primordiaux. On est aux aguets, on attend l’arrivé torrentielle de quelques kamis de la forêt ou de la pluie. Tout dans ce morceau le plus long de l’album rappelle le mystère sauvage et primitif des montagnes dont le secret caché derrière la densité de la végétation n’a d’égale que la profondeur du psychisme humain. Le chant ici est à la fois solitaire et rustre, avec quelque chose d’inhumain par moment, merveilleusement accompagné par les variations d’arpèges, tantôt rapides et épaisses, tantôt simples et étalées sur les versants les plus planants de la montagne, sans parler des passages de shakuhachi à fendre le cœur. Dans la mythologie japonaise, takama-ga-hara (ou encore takama-no-hara) signifie littéralement le plateau du paradis, et c’est la résidence des dieux shintoïstes, là où réside Tsukuyomi (le dieu de la lune). Ce lieu est dirigé par Amaterasu (la déesse du soleil), il représente le monde supérieur, par contraste avec Yomi (le monde du dessous, l’enfer), avec le monde des humains (ashihara no nakatsukuni) au milieu. Il est relié à la terre par le pont Ame no Ukihashi (le pont céleste flottant). 
 
Le Takamagahara, ce géant de 1978,6m, par un hasard morbide, était aussi le siège du drame d’aviation le plus meurtrier de l’histoire. C’était en août 1985, le 12 du mois, le Boeing 747SR-46, opérant le vol 123 de la Japan Airline, s’est écrasé dans cette zone. Au départ, il était signalé sur le mont Osutaka, la montagne d’à côté, mais il a ensuite été confirmé que l’avion échoué se trouvait sur la crête du mont Takamagahara à une hauteur d'environ 1565m au-dessus du niveau de la mer, faisant 520 morts. Cette zone est ensuite rebaptisée Osutaka no One (crête du mont Osutaka) par le maire du village d'Ueno. Un sanctuaire est présent au sommet de la crête pour commémorer les vies perdues dans cet accident.
 
Quoiqu’il en soit, que ce soit le Takamagahara ou toutes les autres montagnes que nous avons traversées depuis le début de l’album, il ressort de ce voyage une béatitude hors du temps, comme ce pays hors du temps et hors du monde au sens propre comme au sens figuré. Le caractère même du choix de la mythologie japonaise, notamment le shangaku shinko ici, vu par le prisme des étrangers, fait que ce voyage est teinté d’un reflet irréel. Le tout accompagné d’un voyage musical totalement exceptionnel avec des arrangements superbement ficelés et des transitions aussi fluides que les courants du Sagami. Et Moriemur nous offre ici un véritable chef d’œuvre, à la fois original, touchant et terriblement onirique sans oublier cet éclat majestueux et imposant propre aux folklores et aux légendes, puissant et céleste.
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Dee Cooper




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