AION est un projet énigmatique nous arrivant droit de chez nos voisins suisses. Né de l’esprit torturé de sa génitrice Meta Void, AION débarque avec sa première offrande Verses of Perdition.
Un opus glacial, qui flirte avec la folie et le rejet de l’humanité ! Un album qui ne vous laissera pas sans séquelle, et quoi de mieux pour comprendre la musique tourmentée d’AION qu’un entretien avec le démon ayant donné vie à cette bête ?
Un opus glacial, qui flirte avec la folie et le rejet de l’humanité ! Un album qui ne vous laissera pas sans séquelle, et quoi de mieux pour comprendre la musique tourmentée d’AION qu’un entretien avec le démon ayant donné vie à cette bête ?
Salutations Meta Void, commençons par la sacrosainte présentation du groupe. Enfin groupe…. Si je ne m’abuse AION est ton monstre, tu as fait appel à des musiciens/chanteur pour t’aider à la création de cet album non ? Du coup, AION est-il conçu comme un projet solo ou bien un groupe à part entière ?
Salutations ! Tu as bien vu, AION est un projet solo plutôt qu’un groupe. J’ai fait appel aux deux autres musiciens de manière ciblée et selon des directives très claires. Asknt et Ishk ne se considèrent pas comme des membres de groupe mais comme des collaborateurs. Le but était de rendre le plus fidèlement possible l’expérience qui est à l’origine de Verses of Perdition. J’avais une idée très claire en tête, mais il me manquait le savoir technique en matière de batterie et de chant. Je suis très reconnaissante pour l’aide que Asknt et Ishk m’ont offerte car elle m’a permis de compléter mes compositions et d’atteindre ces visions.
Quant à la présentation du projet, je me permets de reprendre ce que j’ai déjà développé ailleurs : AION a été crée dans le but de donner une forme sonore, verbale et visuelle à des expériences-limites. Altération et annihilation du Soi, folie, perdition, mort. Des visions d’un royaume qui s’ouvre au-delà des limites du vécu et de la perception ordinaires.
A ce stade, AION se résume à Verses of Perdition. L’entité a été conjurée pour cet album, pas l’inverse. Verses of Perdition représente un voyage vers le désert spirituel – un désert qui incarne l’espace éternel du silence, le royaume du mourir, illimitable et infini. Le lieu où l’on affronte l’horreur de l’existence, où la conscience devient incandescente, l’esprit devient feu et le sang cristal. Le lieu où le regard s’abîme dans le gouffre de la mort ; le moment où l’on accepte son propre déclin, son inévitable échec, ainsi que le fait qu’il n’y a pas de rédemption. La seule illumination réside dans l’acceptation de la chute – le chemin irradié entre le Temps et l’Eternité.
Une question m’intrigue, c’est la signification du nom AION. Dans mes souvenirs, dans la Grèce antique, il était l’un des trois types de temps ; le temps cyclique. Ai-je vu juste sur la symbolique ?
Je suppose que tu en as une interprétation personnelle non ?
Je suppose que tu en as une interprétation personnelle non ?
En effet, le nom vient du grec ancien et fait partie d’une triade de notions associées au concept de Temps : aion, chronos, kairos. A travers les âges, on observe de nombreuses variations dans les significations qui lui ont été attribuées, des déplacements de sens en fonction des différentes cultures et des écrits de théoriciens qui s’en sont emparés (par exemple C. G. Jung).
Dans le contexte d’ AION, j’ai ma propre conception du terme, selon la façon dont il s’est révélé à moi, dans sa pleine étendue – sens, sonorité et forme graphique. Néanmoins, cette conception est, plus ou moins, en continuité avec les significations historiques.
Au sein de la triade mentionnée, aion signifie “destin, ère, éternité”, tandis que chronos désigne le temps linéaire et kairos le « moment opportun ». Aion est donc un autre temps que le temps linéaire ; c’est un temps autant qu’un non-temps. Cette contradiction est significative et correspond à l’idée derrière AION. D’un côté, il s’agit d’un processus – chute, déchéance, mort – mais de l’autre, c’est une vision d’un royaume où le temps, et donc également la mort, sont abolis. Un même terme qui unit fin et infinitude, mort et impossibilité de la mort. Le désert dont je parlais est un lieu qui consiste en la substance de la mort du Soi, en un mourir devenu éternel – suspendu, éminemment insupportable. L’agonie devient infinie, et son temps devient espace, illimité. L’illumination à laquelle on accède alors est double : transcendance ainsi que désillusion. C’est une illumination négative, froide, et non pas ardente, salutaire.
Au-delà de ces considérations sur le contenu/l’interprétation du terme, AION signifie également par sa sonorité et sa forme graphique. Ce sont d’autres aspects importants qui contribuent à la densité du nom. Il y a une certaine force visuelle en lui, quelque chose de sombre dans sa sonorité, quelque chose de monumental.
D’ailleurs cette « trinité » se retrouve sur la cover grâce au triangle (mais aussi à d’autres endroits du layout) cela confère à l’ensemble une symbolique intrigante. Elle laisse entrevoir une forme d’agonie… Quelle est la signification que tu as voulues faire passer à travers cette pièce infernale ?
Le triangle sur la cover n’a aucun lien avec l’antique trinité des concepts du Temps. Globalement, la cover représente une vision du désert spirituel autour duquel tourne l’album et reflète une multitude de passages textuels et aspects conceptuels de l’œuvre.
Pour n’en citer quel les plus évidents : l’image ouvre un espace de dunes disparaissant dans les lointains – desert shores, grey but radiant. Les fissures qui traversent l’image relèvent du sol désertique ; les flots qui descendent du haut sont ceux qui vont emporter et dissoudre le Soi – let your Self be washed away, by the absolute. Il y a également le « soleil négatif » évoqué dans les paroles – imploding space through its glowing rays, consuming the world into negativity – et dont la forme circulaire connote le cercle du vide, éternellement clos sur lui-même. Le désert est un espace infini mais également clos, car aucune évasion n’est possible. Cet aspect de clôture sur soi se traduit entre autres dans la symétrie entre ciel et sol. Les deux triangles quant à eux incarnent une symétrie antagoniste : les contraires tendent dans des directions opposées, les dimensions se déchirent, suspendent le Moi au centre d’un chaos insupportable. Mais avant tout ils symbolisent les éléments de la terre et du feu, tous deux des concepts importants dans Verses of Perdition : la terre comme sol désertique, et le feu qui est celui de la folie ravageant l’esprit.
Pour ce qui est de la signification de l’œuvre, elle ne peut être saisie qu’en l’écoutant, c’est-à-dire en l’appréhendant dans son ensemble, musique-paroles-image.
Ce que je pourrais néanmoins ajouter, c’est que les cinq morceaux de l’album représentent cinq stades différents du voyage vers/à travers le désert :
I. void, greyness, infinite halls of absence
II. crossing the edge: disquiet, downfall, madness
III. rage, utter terror, burst
IV. entering the desert; complete loss / death
V. abandon, calm, ecstasy, enlightenment
Attaquons dans le vif du sujet. La musique d’AION se veut froide, brute et incisive avec une atmosphère suffocante, comme si les ténèbres étaient présentes lors de la composition de l’album… D’où puises-tu ton inspiration et comment se passe la composition de la musique ? Et les autres membres ont-il leurs mots à dire sur la composition ?
Je puise l’inspiration pour mes compositions dans des expériences de franchissement de limites. Il s’agit ensuite de faire incarner ces expériences en une forme sonore, visuelle et graphique - forme qui n’est certes qu’approximative, mais qui leur rend justice dans l’essence.
Le processus de composition est tout d’abord une confrontation avec soi-même, pour ne pas dire une lutte contre soi-même ; la nécessité de se dépasser, de traquer une vision, de surmonter l’abîme apparemment insurmontable entre une inspiration et sa manifestation. Comme Artaud l’a très bien dit au sujet du dessin : “Qu’est-ce que dessiner?... l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l’on sent et ce que l’on peut”.
D’autre part, la composition est également une sorte de méditation. Une méditation sur l’idée matrice de l’œuvre, mais aussi une méditation dans l’acte même de composer. C’est un peu comme être en transe. On cesse d’exister car on devient complètement transparent à la vision que l’on souhaite restituer. Il faut être dans un état d’extrême vigilance et présence, afin de ne pas laisser échapper une seule note qui pourrait être capable d’exprimer ce que l’on a l’intention d’exprimer. En même temps, c’est une sorte de demi-sommeil, car il faut laisser tous ses concepts et « plans » derrière soi, les reléguer à un niveau subconscient, afin d’être disponible pour les constellations sonores qui adviennent spontanément.
Je vois cet album vraiment comme une entité indépendante : une vision qui m’a guidée, quelque chose que la composition et l’écriture se devaient d’atteindre et à quoi ils devaient rester fidèles. Le travail n’était pas fini parce que je l’avais décidé ou parce qu’il y avait une « deadline » - il était fini quand l’œuvre s’est révélée elle-même comme accomplie. Accomplie, cela ne veut certes pas dire parfait, mais simplement suffisant/acceptable, dans la mesure où c’était le meilleur dont j’étais capable, avec mes capacités personnelles, limitées. Dès lors, le processus de composition peut se résumer en une tentative d’accomplir les demandes d’une vision initiale, souveraine – ce qui est d’ailleurs la raison pour laquelle tout le « trajet » – de l’idée première jusqu’à la manifestation finale – a pris autant de temps.
Pour ce qui est des aspects plus « techniques » : j’ai composé d’abord les guitares, ensuite venait la batterie en collaboration avec Asknt, à quoi j’ajoutais la basse. Ce n’est qu’après la finalisation de la partie purement musicale que je commençais l’écriture des paroles. Cette écriture s’est bien évidemment faite en contact direct avec la musique ; les paroles ont surgi de cette dernière. Vu qu’ils devaient être proférés à des endroits précis, avec des intonations et accentuations précises, je les ai d’abord enregistrées moi-même, puis j’ai transmis ces enregistrements à Ishk qui a prêté sa voix pour la version finale.
Si les autres membres avaient leurs mots à dire sur la compo ? La réponse est simple : non.
Après avoir consulté les lyrics, j’ai pu cerner une idée directrice, c’est l’insignifiance de l’Homme. On peut aussi noter que tes textes ont été influencés par des auteurs tels que Mallarmé, Blanchot ou Pessoa. Quel a été l’impact de ses auteurs sur ta vision des choses, mais aussi sur ton écriture ?
Dans les paroles il se trouve effectivement des références occasionnelles à ces trois auteurs. En lisant certaines de leurs œuvres (quelques poèmes de Mallarmé, Le Livre de l’Intranquillité de Pessoa, Le Désespéré de Bloy, L’Espace littéraire de Blanchot), il y avait pour moi des moments où j’étais comme foudroyée, voyant écrit les mots exacts pour décrire des expériences que j’avais vécues. Bien sûr cela ne veut pas dire qu’il y ait identité entre les expériences de ces auteurs et les miennes, mais simplement que ces lignes ou fragments (car il ne s’agit que de très brefs fragments, de quelques mots, jamais d’œuvres/poèmes entiers) formaient des constellations qui étaient hautement significatives à mes yeux. Cela « me parlait » avec une extrême justesse dans le contexte de ce qui réside à l’origine de Verses of Perdition. Ces mots continuaient à résonner dans mon esprit, et ainsi il était tout naturel d’en inclure certains dans les paroles de l’album – littéralement, ou, plus souvent, légèrement adaptées, selon la manière dont je les comprends. Je me suis permise ces citations car ; pourquoi se forcer à reformuler si quelqu’un a déjà exprimé quelque chose à la perfection. Néanmoins, il va sans dire que la très grande majorité des paroles a été écrite par moi-même, basée sur des notes et des fragments qui se sont accumulées durant plusieurs années.
Sur Verses of Perdition, le chant est réalisé par Ishk de Necrosemen, et sur cet album son panel vocal a évolué. A-t-il eu carte blanche pour expérimenter, où dès le début tu savais quelle direction donner au chant, et il n’était qu’un « simple » exécutant ?
En effet, comparé à ce qu’il faisait pour NCRSMN auparavant, son style vocal a nettement évolué. Après beaucoup d’hésitations quant au recrutement d’un chanteur, je me suis adressée à Ishk tout en lui disant que j’avais une idée très claire de ce que devait être le style vocal, et que cela ne relevait pas forcément de son panel habituel. Nous avons fait des tests pour voir si ça pouvait marcher, puis nous nous sommes décidé de tenter le coup. J’avais conscience que je lui demandais pas mal d’effort pour changer son style de chant, mais finalement il a parfaitement réussi, et je suis très reconnaissante pour son travail. A vrai dire, nous étions tous impressionnés par le résultat, qui a surpassé nos attentes.
Je tiens aussi à insister sur un détail, c’est le son de l’album. Il colle parfaitement au climat de l’album. Si je ne m’abuse, l’enregistrement et l’artwork ont été réalisés par des membres de NCRSMN ?! (DSKNT et Somberkraft) Quel impact cela a pu avoir sur cette osmose artistique que dégage Verses of Perdition ? Car je suppose que rester avec des proches facilite le travail non ?
L’enregistrement, le mix et le master ont effectivement été réalisés par DSNKT, au même titre que la batterie. L’artwork par contre est ma propre création. Vu qu’il s’agissait de matérialiser visuellement l’expérience intérieure qui réside à l’origine de Verses of Perdition, personne d’autre n’aurait pu faire ce travail. La même chose vaut pour le symbole à l’intérieur du booklet, etc. SomberKraft s’est uniquement chargé du layout, c’est-à-dire de la mise en page pour l’imprimerie, vu que je n’ai strictement aucune connaissance en matière de graphisme. Pour ce qui est de la disposition des textes et de la présentation générale, nous les avons élaborées ensemble.
Il est vrai que de cette manière, le travail restait à l’intérieur d’une triade déjà éprouvée dans le contexte de NCRSMN. Comme je disais, Verses of Perdition est une création assez personnelle, c’est pourquoi il n’aurait pas été possible d’impliquer des acteurs complètement « extérieurs ». C’était indispensable que tout le monde comprenne les enjeux derrière l’œuvre, sache de quelle inspiration elle émerge et puisse s’y identifier à un certain point. La même chose vaut d’ailleurs pour les guest vocals sur « III », réalisés par CSR de Schammasch.
Ce qui m'a le plus surpris en fait dans la sortie de V.O.P, c’est votre signature chez Goathorned Productions, qui est basé en Colombie !!! Aucun label européen ne s’est intéressé au projet ???
Comment c’est passé le deal d’ailleurs ? Et es-tu satisfaite du travail effectué par le label ?
Comment c’est passé le deal d’ailleurs ? Et es-tu satisfaite du travail effectué par le label ?
Une fois le master terminé, j’avais envoyé des extraits à un certain nombre de labels, en Europe et en Amérique. J’ai privilégié les labels sur lesquels des personnes de mon entourage avaient déjà sorti quelque chose (et dont ces derniers étaient satisfaits), ce qui se trouvait être le cas, entre autre, de Goathorned. Le label a réagi très vite et nous a proposé un contrat intéressant, ce qui rendait superflu d’attendre d’éventuels réponses d’autres labels. J’étais impressionnée par l’implication que le gestionnaire du label mettait dans son travail, ce qui est toujours un bon signe. Par la suite, la décision s’est avérée être la bonne et je suis très satisfaite du travail effectué par le label.
Quels sont les projets/objectifs à venir pour AION ? Je suppose que la sortie de cet album a du offrir des opportunités ? Sera-t-il possible de vous voir sur scène dans un avenir proche ?
AION ne montera jamais sur scène, pour la simple et bonne raison qu’il s’agit d’un projet solo et non pas d’un groupe. C’est une émanation de mon esprit plutôt qu’une formation organique.
En ce qui concerne l’avenir proche, il y aura une re-release européenne de Verses of Perdition sur Avantgarde Music, en digipak. La date de publication n’est pas encore fixée, mais probablement ce sera vers le mois d’octobre.
Et bien je te laisse conclure cet entretien en te remerciant du temps accordé à Scholomance Webzine !
Merci à toi !
– M.V.
Interview : KhxS


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