KONGERIGET DANMARK la rencontre du Black Metal et d'Hamlet

On devait aller voir cette pièce à deux et c'est Dee Cooper qui devait réaliser l'interview...

Elle avait eu un empêchement et un accès presse – elle insista donc pour que j'y aille sans elle et m'improvise journaliste culturel. “Mais si, tu y arriveras, je sais que tu connais bien le milieu du théâtre – Oui et j'ai tout fait pour m'y faire oublier après les quelques bêtises que j'y ai commises... – Mais cela te fera du bien de sortir au lieu de te morfondre ! – Et pour cela tu me proposes une pièce de théâtre sur les deuils d'Hamlet avec du black metal ? Ça parle de suicides avec des gens habillés en noir ? Je suis presque sûr que je peux faire ça à la maison, non ? – Arrête de faire le con et vas-y – Okay ...

Cet échange est presque totalement fictif, mais disons que c'est une approximation acceptable de comment je me suis retrouvé à interviewer Lucas Vangheluwe, metteur en scène et directeur artistique de la compagnie Laisse-moi manger ton cœur, avant la première de Kongeriget Danmark, à la Maison-Folie de Beaulieu.

Pour cette interview, je n'ai ni enregistreur, ni carnet de notes, je n'ai que le dossier presse de la pièce. Quiconque a déjà lu un dossier presse sait à quel point c'est une littérature sinistre : il s'agit toujours de rendre acceptable, convenable, vendable, quelque chose fait pour s'exprimer dans un autre langage, le tout avec une distance de sécurité pour ne pas offenser par trop de familiarité le lecteur, mais en même temps rester accessible. Mon plan d'interview est donc simple : creuser chaque non-dit du dossier presse pour trouver la sincérité.

Et je n'ai pas eu tellement à creuser, tant mon interlocuteur se révèle être investi par son travail, avec une sensibilité à fleur de peau (si bien que j'ai vite dû changer de plan pour l'interview et arrêter de sauter à pieds joints sur toutes les bizarreries du dossier de presse... Toutefois, comme une partie des citations sont en fait des mises en contexte de citation dudit dossier, je ne pouvais pas ne pas le mentionner...)

Lucas me conduit à la cantine, en m'expliquant la genèse du projet, comment la compagnie s'est formée autour d'une rencontre au Conservatoire... Il me parle aussi de sa découverte du black metal au Hellfest avec le concert d'Emperor. Je lui fais part de ma surprise : on ne débarque pas par hasard au Hellfest... Il donne des détails : il était là avec son grand frère, visiblement plus dans d'autres courants métalliques et c'est la rencontre avec la scène black metal, dans sa matérialité scénique, qui a frappé notre metteur en scène. C'est une rencontre mais on devine aussi une séparation : le petit frère qui s'émancipe des goûts du grand frère en découvrant quelque chose d'autre qui sera à lui … “Jamais je n'aurais cru que je pleurerais devant des concerts de BM”. Dans l'argument de la pièce, trois exemples de deuils sont donnés : je comprends à mi-mot que la rencontre avec le BM est à ranger dans la troisième catégorie de deuils dont parle la pièce : “le deuil de la personne qu'on était”, que cette rencontre joue un rôle transformateur ou initiatique. Je devine aussi que les deux autres deuils ne doivent pas être trop loin ou être réactivés d'une certaine manière par cette rencontre... mais par pudeur, nous n'en parlons pas. Laissons cela au théâtre.
Un point sur lequel insiste Lucas, c'est que ce n'est pas seulement la musique BM qui l'a touché, mais la prestation scénique, l'univers visuel … et que c'est toute cette complexité organique qu'il souhaite retranscrire dans son travail.
𝐅ø𝐫𝐭𝐢𝐟𝐞𝐦

Je m'intéresse alors à ses autres projets, car si Kongeriget Denmark est la première pièce “black metal” du metteur en scène, il n'en est pas à son premier projet. Il a aussi fondé une autre compagnie, l'Ouroboros. Et je crois distinguer une sorte de répétition … “Tiens, le serpent qui se mange la queue, laisse moi manger ton coeur … n'aurait-on pas quelque chose comme un schème ? – Pas du tout, enfin, il n'y a rien de prémédité. Avec l'Ouroboros, on produit plutôt des ateliers pour enfants, des spectacles de clown, c'est quelque chose de bien plus lumineux. Avec cet autre projet, j'avais le besoin d'exprimer quelque chose de plus sombre.
Est-ce que c'est parce que cette interview a lieu dans une cantine, je crois comprendre qu'il y a dans cette cuisine, lieu où l'on prépare les aliments, lieu où l'on découpe les choses avant de les partager et les manger en famille, lieu de transmission, l'ombre d'un deuxième deuil.

Celui-là, nous allons le chercher chez Heiner Müller. Le deuil d'un amour. Heiner Müller est un des auteurs convoqués par l'écriture de Kongeriget Danmark; il en fournit deux sources : Hamlet Machine et Avis de décès (la troisième et non la moindre étant le Hamlet de Shakespeare). C'est dans Avis de décès qu'il fait le récit de la découverte du suicide de sa femme, la tête dans le four comme on disait quand j'étais petit – j'aimais bien l'image de la personne qui se fait cuire volontairement comme une dinde et j'ai été un peu déçu d'apprendre que le terme médical était plutôt “asphyxiée au gaz toxique”. Beaucoup moins imagé.

Kongeriget Denmark raconte l'histoire d'un jeune, laissé seul dans un deuil après le suicide de sa petite amie. Elle voulait voir en lui un Hamlet, il ne le voulait pas, mais dans la recherche du deuil, il décide d'interpréter le texte. À moins que ce ne soit le texte qui s'interprète à travers lui …
C'est un seul-en-scène où l'acteur Augustin Jouant donne voix et corps à trois textes qui s'entremêlent pour former la pièce.
Parlons quelques instants de la découpe, qui est l'art sacré de tous les cuisiniers depuis la nuit des temps, mais qui est aussi un procédé d'écriture indispensable pour comprendre la pièce.
À vrai dire, on découpe les textes depuis la nuit des temps, pour des raisons techniques ou des aménagements de goût. Trop de personnes sur scène ? On amalgame un texte pour faire des chœurs … Pas assez d'acteurs ? On coupe un rôle et on essaie de maintenir le sens de la pièce sans lui … Pas assez de lieux ou de décors ? On fusionne les espaces … Coupe ici, coupe là. Cette coupe principalement technique est pratiquée et ne quitte pas le domaine de la pratique. Pas question qu'un éditeur imprime une version tronquée d'une œuvre d'auteur (sauf pour un livret ou un texte scolaire).

Toutefois, avec l'abondance des éditions et la prolifération de textes de la Galaxie Gutenberg, la matière à découper s'est mise à foisonner et on a vu apparaître des découpes plus artistiques, poétiques, crypto-blasphématoires, hypnotiques, surréalistes … Bref, de nouvelles techniques de découpe sont apparues qu'il serait vraiment long à détailler : Burroughs et le cut-up, la dissolution lettriste d'un Traité de bave et d'éternité, le collage situationniste, le mail art, le détournement … On réarrange aléatoirement, ou bien on surcondense, on remixe, on crée des rapprochements sonores ou sémantiques, on organise le texte en contresens contre lui-même...
Globalement, il se passe en littérature la même chose qu'en musique, à la découverte et redécouverte du sampling : on a du sampling savant, du sampling humoristique, du sampling industriel (etc)... On ne sera d'ailleurs pas étonné que “cela se passe à peu près au même moment chez à peu près les mêmes personnes”.
Mais le texte Hamlet-Machine de Heiner Müller, c'est de la découpe d'Hamlet. Kongeriget Danmark, c'est une rédécoupe enrichie avec de la découpe des deux autres déjà citées. “Avec la bénédiction du traducteur officiel Jean Jourdheuil avec qui on a pu échanger, car la langue de Heiner Müller est assez cryptique” précise Lucas.
Oui, Heiner Müller est assez cryptique, mais je suis du genre à m'enjailler sur le Baal de Fassbinder/Schlöndorff, du Bertolt Brecht en dépression cosmique (pas le Bertolt Brecht brechtien – je deviens chiant...) Bref sur du théâtre social allemand bloqué entre un mur et une descente de schnaps.
Ce retravail du temps est donc plutôt salvateur pour Müller et au risque de passer pour un horrible classiciste, disons qu'Hamlet vient reprendre ses droits. Quand le classique vient au secours du post-moderne voire le dépasser sur le chemin du post-moderne, ce n'est pas que le texte devient “réactionnaire”, pas du tout. C'est qu'on touche à ce qu'il a de primitif.

Mais le mieux serait encore que vous veniez vous faire un avis par vous-mêmes.
📷 Clotilde Cadart

On discute ensuite des autres membres de la compagnie, qui doivent être en train de préparer la pièce pendant que j'accapare leur metteur en scène.
On s'interroge sur le mystérieux Ambroise Genestin, qui évolue dans le milieu de la musique industrielle hollandaise et de la scène berlinoise. Gabber, Industrial hardcore … La formule choisie sur le dossier presse est Musicien en MAO, c'est-à-dire qu'il remixe des discours maoïstes... (en fait, Musique assistée par ordinateur).
On parle aussi de Thomas Seguin, qui est aussi le régisseur du conservatoire où cette joyeuse équipe s'est rencontrée. C'est lui qui fait les lumières du spectacle, et selon Lucas, il a tout de suite compris ce qu'impliquait la fameuse organicité de la scène métallique pour une scène de théâtre.

L'horloge tourne.

Lucas doit aller s'occuper de sa troupe. Je le remercie (ou j'oublie de le remercier ?... Aïe, j'ai peut-être oublié de le remercier. Lucas, si tu lis cette interview, je te remercie du temps consacré).
La pièce va commencer.

… … La pièce est finie. C'était bien. On est dans un théâtre moderne intelligent, drôle, émouvant. C'est du théâtre et pas de l'opéra. L'acteur porte seul le texte. Et il le porte à merveille. La crainte légitime qu'on pourrait avoir sur le projet, à savoir que la mise en scène compense un acteur sans charisme par du GROS SON assommant est évitée. Je laisse le reste de la partie musicale à Dee Cooper qui vous livrera son verdict après la prochaine représentation qui aura lieu le samedi 21/03/2026 au théâtre Le Millénaire à La Madeleine, dans le Nord. Toutefois, cette pièce est très peu programmée. Aussi, si vous voulez la voir, il va falloir ne pas rater la prochaine date ou contacter directement la compagnie pour la programmer.

 
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 Article : Morosophe 

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