Dou Wei 窦唯 - Yang Jin Mantra 殃金咒 (Album, 2013)
Tracklist :
殃金咒 - 45:26
Streaming intégral :
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Imaginez un monde où Johnny Hallyday aurait sorti un album de Black Metal expérimental. C’est plus ou moins le cas en Chine avec Dou Wei 窦唯.
Cette comparaison volontairement provocatrice est celle de Ruo Tan lors d’une discussion autour de l’album Yang Jin Mantra 殃金咒, sorti en 2013. Pour autant, elle ne rend pas totalement justice à ce dernier car, si « l’idole des jeunes » est principalement connu comme interprète, Dou Wei, de son côté, a participé aux débuts de Black Panther 黑豹, l’un des groupes pionniers du Hard Rock et du Metal chinois, aux côtés de Tang Dynasty 唐朝. En parallèle de sa carrière solo plus pop, il a également exploré des sonorités plus proches du Post-Punk, notamment avec Faye Wong 王菲, tout en travaillant pour le cinéma, où il composera et chantera le thème du film sino-hongkongais Dragon 武俠, sorti en 2011. Le morceau sera nominé lors de la 31e cérémonie des Hong Kong Film Awards, dans la catégorie « meilleur morceau original ».
Il serait laborieux, et peu pertinent ici, de vous dresser le CV du musicien, mais ces quelques éléments permettent de saisir l’importance de ce dernier, tant dans la scène Rock et Metal que dans la culture populaire chinoise. Dou Wei est donc une figure centrale de la musique contemporaine chinoise. Pourtant, l’album qui nous intéresse ici est bien un disque de Black Metal expérimental et avant-gardiste, aux éléments Drone, Noise et Industriel, alors que le genre ne s’est véritablement implanté en Chine qu’une dizaine d’années auparavant, et près de quinze ans après Acousma 幻听, son dernier album avant une longue période durant laquelle Dou Wei s’éloignera du Rock.
Pour autant, comme cette description vous laisse l’imaginer, il ne s’agit pas d’un « pur » album de Black Metal comme on pourrait l’entendre. On y retrouve une grande partie des éléments qui font du Black Metal notamment avec les guitares saturées et un chant agressif, mais l’ensemble reste minimaliste. On retrouve également l'aspect répétitif — dans le bon sens du terme —, froid et lancinant propre au Drone, sur lequel se pose un chant ritualiste et bouddhiste récitant plusieurs mantras, dont le Bore Fomu Xinzhou 般若佛母心咒, le mantra du cœur de Prajnaparamita, celui de Padmasambhava 莲花生大士心咒 (Guru Rinpoche), ainsi que le Wangsheng Zhou 往生咒, le mantra associé à la renaissance et au transfert vers la Terre Pure, notamment utilisé dans les rites funéraires et de salut des morts.
Cette oscillation entre passages plus agressifs et moments Ambient bruitistes nous plonge dans un état second, hypnotisés par ces harmonies religieuses qui se sont comme drapées d’obscurité au contact d’éléments expérimentaux, dissonants et extrêmes. Une approche qui pourra rappeler Wu Yuan d’Enmity ou encore les albums les plus blackisants du collectif Ying Shui Di Jiang 英水帝江, dont le cœur créatif Zhao Yuan 趙元 est également le bassiste de Resurrection, l’un des pionniers du Black/Thrash Metal chinois (c’était l’anecdote impromptue).
Cette expérimentation se ressent tout au long de l’unique titre qui compose ce mantra du cœur devenu morbide. Les sonorités bouddhistes et traditionnelles semblent ici corrompues, comme à l’image des eaux et des paysages chinois qui ont inspiré Dou Wei. En effet, le musicien expliquait en 2014 avoir été marqué par des images de fleuves « où flottaient des porcs morts ». Il évoque également des informations et des documentaires consacrés à la dégradation des paysages et des cours d’eau chinois.
On peut alors ressentir, dans cette musique, une volonté de retranscrire cette violence et cette tristesse face à ces images. Le « Black Metal » de Dou Wei serait ainsi né de son travail sur l’improvisation, les instruments traditionnels chinois et, plus généralement, les textures sonores et les formes les plus expérimentales de la musique. Ce n’est donc pas nécessairement du Black Metal pensé comme tel, mais une musique qui, en poussant certaines de ces expérimentations jusqu’à leurs extrêmes, en adopte presque naturellement les formes.
Né d’une volonté réelle de créer du Black Metal ou coïncidence face à ce spectacle de mort qui aurait donné naissance à du Black Metal sans le vouloir ? Il faudrait demander à Dou Wei. En attendant, Yang Jin Mantra 殃金咒 est, pour ma part, un album de Black Metal, d’autant plus si cela n’a pas été fait exprès. Comme si l’essence même de la mort et de la tristesse prenait « naturellement » la forme d’un paysage sonore Black Metal.
Une démarche qui le rapproche, à mes yeux, de cette place qu’occupent certains albums de Blut Aus Nord, Sigh ou The Grand Declaration of War de Mayhem : ces moments où les frontières du Black Metal explosent, où le genre devient plus extrême parce qu’il devient plus radical dans sa démarche, sans être forcément plus violent. Où il ne cherche pas à reproduire encore et encore ses propres codes jusqu’à l’overdose, mais à voir jusqu’où ceux-ci peuvent être poussés, déconstruits et transformés.
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Morgan


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