Chronique | BAUHAUS - In the Flat Field (Album, 1980)

 Bauhaus - In The Flat Field (Album, 1980)

Tracklist :

01. Double Dare - 04:57
02. In The Flat Field - 04:00
03. A God In An Alcove - 04:07
04. Dive - 02:10
05. The Spy In The Cab - 04:27
06. Small Talk Stinks - 03:35
07. St. Vitus Dance - 03:30
08. Stigmata Martyr - 03:37
09. Nerves - 07:10

Streaming intégral : édition CD augmentée de 1988


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Les fenêtres sont ouvertes sur une nuit caniculaire. La chaleur, prisonnière des murs, immobilise l’air étouffant. Dans mon salon surchauffé, In the Flat Field tourne. Les ombres paraissent plus épaisses, les silences plus lourds, comme si Bauhaus avait trouvé le moyen de transformer la pièce en décor expressionniste.

C’est peut-être là que réside le génie du groupe : beaucoup de formations dites gothiques évoquent les ténèbres ; Bauhaus leur a donné une texture, une présence physique. Leur musique ne se contente pas d’être sombre. Anguleuse, claustrophobique, mouvante, elle fait de l’ombre une matière sonore.

Lorsque Peter Murphy, Daniel Ash, David J et Kevin Haskins fondent Bauhaus à Northampton en 1978, le punk est déjà en train de muter. Si Joy Division explore l’angoisse existentielle à travers une musique austère et hypnotique, Bauhaus emprunte une voie plus théâtrale. Peter Murphy, Daniel Ash, David J et Kevin Haskins puisent autant dans David Bowie que dans le cinéma expressionniste allemand, celui du Cabinet du docteur Caligari et de Nosferatu, avec ses perspectives déformées, ses jeux d’ombre et ses silhouettes spectrales.

Quelques mois après les débuts du groupe paraît « Bela Lugosi’s Dead », neuf minutes d’une lente procession funèbre enregistrées presque en improvisation. En faisant du Dracula incarné par Bela Lugosi une figure à la fois inquiétante et étrangement ironique, Bauhaus pose plusieurs codes qui définiront bientôt le rock gothique. Lorsque le club Batcave ouvre ses portes à Londres en 1982, le groupe en devient naturellement l’une des figures tutélaires. Le Batcave cristallise en effet une scène où se rencontrent musique, théâtre, cinéma fantastique, maquillage macabre et humour noir.

Et pourtant, In the Flat Field ne sera pas une redite de « Bela Lugosi’s Dead ». Là où ce dernier s’installait dans une lenteur presque cérémonielle, le premier album du groupe est plus nerveux, plus abrasif, plus convulsif.

Dès « Double Dare », Kevin Haskins impose une batterie sèche et implacable. La basse de David J devient le véritable axe des morceaux tandis que Daniel Ash privilégie les textures aux riffs, en privilégiant des paysages sonores faits de larcins, d’échos, de glissandi et de sons métalliques. Au-dessus, Peter Murphy chante rarement au sens traditionnel du terme. Il déclame, murmure, éructe, module sa voix comme un comédien passant d’un personnage à l’autre.

Cette théâtralité irrigue aussi les paroles. Les textes ne procèdent pas par récit, mais fonctionnent comme des visions successives, faites de fragments, de symboles et d’images qui se répondent sans livrer de sens définitif. In the Flat Field parle moins de vampires ou de cimetières que d’aliénation, d’ennui, d’identités instables et d’une réalité qui semble perdre sa cohérence. Le morceau-titre en est la meilleure illustration. Les guitares grincent comme des tôles froissées tandis que Murphy répète : « I get bored / I do get bored / In the Flat Field ! ». Derrière cette phrase presque dérisoire se dessine une existence privée d’horizon, où rien ne semble pouvoir advenir, si uniforme qu’elle finit par dissoudre ceux qui l’habitent. Si le quotidien est vide et morne, autant le peupler de fantômes !

Bauhaus joue constamment sur les contrastes. « A God in an Alcove » ralentit le tempo sans relâcher la tension. La basse de David J avance comme une procession tandis que les interventions de guitare surgissent par éclats. Murphy y adopte une diction incantatoire qui oscille entre le prêche religieux et la folie mystique : les figures d’autorité se fissurent pour révéler leur absurdité.

Mais ce qui distingue Bauhaus des nombreux groupes gothiques apparus après eux, c’est peut-être leur ironie qui désamorce leur noirceur. Sous son apparence lugubre, le groupe cultive l’humour noir. « St. Vitus Dance » en est un bon exemple. Son titre renvoie à un nom populaire donné pendant des siècles à différentes maladies neurologiques provoquant des mouvements incontrôlés. Avec un sarcasme jubilatoire, Bauhaus détourne cette vieille superstition en danse macabre. La production participe pleinement à l’atmosphère de folie qui habite cet album. In the Flat Field privilégie un son sec, presque dépouillé, qui renforce l’impression d’isolement et d’enfermement. Chaque instrument occupe un espace très net, ce qui accentue la dureté des attaques de guitare et le rôle central de la basse.

Cette austérité sonore rapproche finalement Bauhaus de Joy Division, mais le groupe conserve une personnalité immédiatement reconnaissable : la brutalité du punk, les lignes de basse héritées du dub jamaïcain, les expérimentations du krautrock allemand, le théâtre et le cinéma. Son influence se retrouve naturellement chez Fields of the Nephilim, Christian Death, The Sisters of Mercy, mais aussi dans les incarnations les plus théâtrales de Nick Cave et jusque dans le black metal qui reprend cette manière de créer l’angoisse par les textures sonores. Près de cinquante ans après sa sortie, In the Flat Field continue de projeter son ombre !

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Tom


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