Interview | Hazard, LES CHANTS DU HASARD (Orchestral Black Metal - France)



Nous vous en avons parlé à plusieurs reprises ces derniers mois et avons même organisé un concours pour vous en faire gagner le dernier album. Le projet Les Chants du Hasard a dévoilé son Livre Second le 1er novembre dernier : il s'agit d'une nouvelle oeuvre rejoignant une esthétique black metal, mais avec des moyens plutôt inhabituels. Hazard a accepté de nous en dire plus... 
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Salutation à toi le corbeau qui se cache derrière Les Chants du Hasard. Pourrais tu présenter ton projet ?

Pas de guitares, pas de basse, pas de batterie, seulement un orchestre et des voix. Les Chants du Hasard est un projet qui introduit du metal dans la "musique classique", ou le contraire.

D’où vient le mystérieux nom de ton projet ?

Une variation sur les chants de Maldoror et mon pseudonyme, Hazard.

Que t’a apporté la lecture de ces Chants ?

C’est principalement le style qui m’a marqué, un mélange de grandiloquence grotesque, d’autodérision, de révolte. La structure de l’oeuvre également, avec des livres divisés en chant, sans beaucoup de liens entre eux où chaque chant est écrit sous la forme d’une parabole. Je reviens souvent à cette oeuvre, que j’ouvre au hasard pour y lire un chant.


Qu’est-ce qui t’a poussé à n’utiliser que de l’instrumentation dite « classique » ?

Composer pour orchestre est une idée que j'avais depuis longtemps. J'avais entamé à seize ans la composition d'une symphonie, qui n'est pas allée bien loin. Je n'avais aucun bagage en termes de composition malgré une formation de conservatoire et quelques gros livres d'harmonie que j'utilisais pour m'endormir. J'ai tout rangé plus tard pour une guitare et un ampli, qui remplissent quand même beaucoup plus facilement l'espace et avec des pré-requis bien plus faibles en termes de composition. Après quelques temps, j'ai commencé à prendre des leçons de composition, fugue, contrepoint, canon etc. Je voulais comprendre ce que je faisais, arriver à sortir de mes schémas, apprendre les règles, les interdits, pouvoir analyser un morceau. La chose excitante est que c'est une recherche sans fin. Plus on en apprend, plus on voit ce qui nous manque encore et plus on remet en question ce qu'on a déjà appris. J'ai voulu naturellement appliquer ce que j'apprenais à Way to End, mon groupe de l'époque mais je me suis vite senti à l'étroit avec quatre instruments et surtout une grosse distorsion qui mange tout. J'ai essayé dans un premier temps de jouer avec ces contraintes, mais la frustration était forte, surtout vis à vis du son. Avec une distorsion, jouer une note seule donne l'impression que cette note remplit tout l'espace, jouer deux notes simultanément donne l'impression d'une musique complexe, jouer trois notes simultanément donne mal à la tête. Cela m'a progressivement amené à me demander si ce que je voulais faire était bien adapté à l'instrumentation que j'utilisais. Lorsque Way to End s'est terminé, le moment me sembla propice à quelques essais pour orchestre seul, que j'avais toujours gardé en tête. Je soupçonnais qu'un mariage d'orchestre et de metal était possible mais sans en être complètement convaincu. L'élément déclencheur fut de voir l'opéra Elektra de Strauss, un condensé de violence et de tension, tant au niveau de la musique que du texte. En sortant, je n'avais plus aucun doute sur la possibilité d'utiliser un orchestre seul pour créer une musique au moins aussi violente que du black metal.

Tu définirais ton projet comme de la musique classique ou du Black Metal ? Quels sont les codes musicaux des deux styles que tu utilises ?

Si l'on veut faire simple, Les Chants du Hasard est du chant hurlé sur de la musique classique. Voilà, c'est dit, maintenant, je vais essayer de replacer cette approche dans une perspective plus large. L'approche romantique était de créer une "musique des sentiments extrêmes". Chaque émotion étant exacerbée, il fallait une musique qui suive en termes de puissance sonore, d'expressivité, de contrastes, ce que l'on peut voir par l'évolution des pianos à cette époque-là par exemple. Il m'a semblé pourtant que dans beaucoup de cas il manquait encore une gradation, ou qu'il était en tous cas possible d'aller plus loin, que ce soit par un travail sur le son, chose qui n'était pas possible à l'époque, ou par l'introduction de modes de jeu différents (comme on dit chez les compositeurs qui cherchent toutes les façons différentes de tirer le son d'un instrument). L'orchestre possède déjà une palette d'émotions, de nuances gigantesque. L'introduction de ce type de chant me semble un ajout valable dans l'éventail des possibilités pour véhiculer des émotions extrêmes.

Je n'en suis qu'au début de mon travail là-dessus, et j'ai encore beaucoup d'idées et de pistes à explorer, sans même parler de l'autre voie que j'ai mentionnée.




On connaît tous le Black Metal symphonique, Dimmu Borgir et Satyricon ont même collaboré avec des orchestres symphoniques. Que penses-tu de cette démarche et de ce rapprochement musical ?

Pourquoi pas après tout? Il y a eu une sorte de mode tout d'un coup où tous les groupes qui pouvaient se le permettre faisaient un ou plusieurs concerts avec un orchestre symphonique. Si cela peut faire comprendre au public que l'orchestre n'est pas synonyme de musique abstraite.

Pour rester dans le parallèle musique classique et Black Metal, quels sont pour toi les éléments communs et les plus grosses différences entre les deux ?

La question est difficile car cela dépend de ce qu'on entend par musique classique et black metal. On a tendance à mettre dans le même sac toute la musique de concert écrite entre 1700 et 1950, et en même temps subdiviser à l'infini le black metal qui n'existait pas il y a 40 ans.
Si par classique, on entend musique d'orchestre, les différences sont les mêmes qu'avec toutes les musiques populaires actuelles qui sont construites sur une harmonie simpl(issim)e, une juxtaposition de thèmes sans développements mais une recherche plus poussée sur le son en lui-même. Chaque groupe qui commence veut avoir son son, veut sculpter différemment cette masse de distorsion des guitares, passe des heures à débattre du son du trigger de grosse caisse ou du dosage de la reverb. Par contre aucun ne parle d'avoir son harmonie, de quel type de tonalité il va privilégier, ni de la forme sous laquelle il va développer son morceau. Au contraire dans le "classique", chaque compositeur se définit surtout par la façon dont il s'approprie l'harmonie pour en faire quelque chose de nouveau, par la manière dont il construit un morceau et par son orchestration.
Maintenant si on parle des points communs, ce sera beaucoup plus subjectif car cela tient à ce qu'est le BM pour moi. C'est cette espèce de révolte contre Dieu, contre un ordre, contre un monde, désespérée et vaine. Elle qui se veut grandiose et pense faire le mal quand elle ne fait que se faire mal. C'est seulement dans le classique, surtout période romantique tardive, que l'on a pu retrouver ce désespoir adolescent sublime et désenchanté.

Tu définis Les Chants du Hasard comme étant du Black « orchestral » et non pas « symphonique ». Pourquoi ?

Tu as toi-même répondu à la question plus haut. Le terme symphonique était déjà pris. Et les amateurs de chanteuses en corset auraient été déçus si j'avais appelé ça du symphonic metal. Mais la dénomination n'a finalement pas d'importance, c'est plus une question de présentation. Pour beaucoup, ce n'est pas du black metal car il n'y a pas de guitare.

Je comprends l'argument black metal → metal → rock → guitares. Soit. Mais il existe des sujets de conversation plus intéressants.

Musicalement qu’est-ce qui t’inspire ?

Principalement la musique pour grand orchestre d'après 1850 et beaucoup d'opéras, j'essaie régulièrement d'en découvrir de nouveaux, ce qui est maintenant assez facile grâce à Internet. Tout ce qui est grandiloquent, démesuré, dissonant. Un peu de metal, mais surtout du Death maintenant, dissonant de préférence. Le black metal m'a beaucoup influencé à une époque, mais j'ai du mal à en écouter maintenant sans bailler.

Tu as fait appel dès ton premier album à Jeff Grimaldi pour l’artwork. Le résultat est grandiose en terme artistique, comment s’est faite cette collaboration avec un artiste au final aussi atypique que toi ?

Très facilement, nous nous connaissions superficiellement avant ca. Je l'ai recontacté, nous avons discuté de tous les aspects, je lui ai dit ce que je voulais et il l'a réalisé avec son style.


Chaque « chant » de chaque « tome » ou « livre » semble être l’expression d'événements qui ponctuent la vie des hommes. Peux-tu nous en dire plus sur les mystères inscrits dans ces pages ?

Chaque texte est une courte considération sur un sujet à portée plus ou moins universelle, de la sorte de pensée qui nous vient à un moment d'ennui, ou en tous cas lorsque l'esprit est libre et s'aventure dans toutes les directions. Comme lors de l'endormissement par exemple. C'est ce que veut dire la phrase "Ennuyé je détournais mon regard" qui introduit chaque texte du livre premier.

Sur le second album, les textes sont liés entre eux et décrivent les différentes étapes d'un voyage solitaire métaphorique, de ceux que l'on n'entreprend qu'une fois. Au cours de la marche surgissent des souvenirs, des rencontres se font et la lassitude s'installe. Il s'agit là encore de courtes scènes mais qui font cette fois partie du type de rêve dont on ne s'échappe pas. L'album alterne ainsi les phases de recueillement (Les trois chants nommés La Marche) et les événements qui ponctuent ce voyage.

Je pense que tout le monde doit se poser la question, comment composes-tu, quels sont les différences avec la composition « normale » du Metal ?

La façon dont je compose a évolué au fil des années et de mon expérience. J'ai commencé par essayer de transcrire des riffs de guitare à l'orchestre avec plus ou moins de bonheur, puis de faire du midi un peu au hasard ou à l'oreille, ce qui a vite montré ses limites. Avec l'expérience, le travail de l'harmonie, et la lecture de traités de composition et d'orchestration, j'ai trouvé ma voie, ce qui veut dire que je fais maintenant pareil que tout le monde...

Je fais une première esquisse au piano pour avoir le cheminement, l'enchaînement des accords, les mélodies, les développements. Lorsque j'ai plusieurs contrepoints, je fais une esquisse directement sur papier pour être sur d'être carré. Ensuite vient l'orchestration sur ordinateur, un procédé long et fastidieux. Travailler ainsi en deux temps me permet d'aller plus vite et surtout de passer moins de temps devant un écran et plus sur un piano, ce que je préfère.

Au-delà du procédé qui est différent (je n'imagine pas un groupe faire une esquisse sur papier), la principale différence que je vois est l'orchestration. Lorsqu'un guitariste trouve un bon riff, il sait que le riff sonnera en ajoutant une basse et un blast, parce qu'il l'a trouvé sur une guitare et le jouera sur la même guitare. Ce riff est d'une certaine façon déjà orchestré. Dans l'orchestration au contraire, une bonne idée peut être gâchée par un mauvais choix d'instruments, parce que les dynamiques sont mauvaises, que la prépondérance n'est pas donnée au bon instrument etc. C'est tout un problème dont on n'a pas conscience avant d'y être confronté, la contrepartie de l'infinité de possibilités que donne l'orchestre.



On imagine facilement les problèmes pour te produire en live en plus du fait que tu sois seul. Tu en as ressenti l’envie ou pas du tout ?

Je ne me suis pas posé la question jusqu'à présent parce que c'est hors de portée. Les Chants du Hasard est un projet jeune, la niche dans laquelle il évolue n'existe même pas encore, on en est encore à discuter de comment appeler ce style, et au passage créer encore une nouvelle subdivision du black metal. Le temps dira s'il y a un public pour ce type de musique, ainsi qu'une demande pour des concerts ou performances, quelle qu'en soit la forme.

Je te laisse le mot de la fin, tradition des interviews !

Merci pour l'interview et le soutien de Scholomance à ce projet. Ce n'est certainement que le début pour Les Chants du Hasard, les idées pour la suite ne manquent pas.

À ceux qui se posent la question de l'appartenance de ce projet au metal, de la nécessité ou de la prétention d'utiliser un orchestre, la seule véritable question qui compte est celle de savoir si en fermant les yeux, la musique vous parle. Le reste n'est qu'un bruit de fond. Montez le son.



Questions : Morgan
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