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Chronique | CHICALOYOH - "La boue ralentit le cercle" (Album, 2018)


CHICALOYOH - La boue ralentit le cercle (Album, 2018)

Tracklist :

01. Petroleum
02. La Boue ralentit le cercle
03. Dehors s'enfuit
04. La Plante folle et l'eau raison
05. La Chose est la chose de la chose
06. Same Shit

Extrait en écoute :



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Alors que j'étais pris dans la torpeur créée par les fugacités de facebook, un statut semble clignoter au milieu du désert. Une simple pancarte : 213 Records sort le nouveau disque de Chicaloyoh. Je clique et me retrouve projeté dans le titre "La boue ralentit le cercle". Je me déconnecte alors du marécage qui m'enlisait pour me livrer totalement à ce titre qui sonne comme un besoin. Un texte cyclique comme cette roue qui essaie d'échapper à la boue pour mieux s'y enfoncer à chaque tour. Au passage elle prend ma manche et m'emporte pour plonger dans un album où le temps s'étend et les contours de l'espace qui m'entoure se déforment.

Cet album s'écoute comme le monologue d'une âme. Tomber dans son âme c'est comme regarder le monde à travers un verre d'eau. Toutes les certitudes se floutent, semblent molles, grotesques. Le rire et la peur se succèdent face aux monstruosités qu'elles révèlent.

Chicaloyoh nous livre ses perceptions sans jugement et sans pudeur. Parce qu'être ne va jamais de soi et dépend aussi de l'environnement, "La boue ralentit le cercle" est une magnifique métaphore de la difficulté d'être soi et d'être aux autres. De ces instants où le compromis nous compromet. La musique est tellement signifiante dans son cycle noir que la voix et le piano échangent parfois leurs rôles.

En ouvrant la porte de sa psyché Chicaloyoh semble se servir de la musique comme d'une illustration et d'un moyen, un rituel chamanique à la conquête du moi profond.

En quelques années son œuvre a ostensiblement évolué dans un sens : là où elle spiritualisait sa musique elle tend dorénavant à musicaliser son esprit.

Alors qu'Yrsel rôde dans les recoins de son âme, on pourrait imaginer un socle sur lequel Lisa Gerrard se rêve dans un disque d'Anna Von Hausswolff tandis que le fantôme de C.G Jung en fait l'analyse.

Alice Dourlen a l'instinct de la première, la folie de la seconde, et l'intuition du troisième. Imprévisible, elle attrape ici et là ce qui lui passe sous la main pour en extraire un son car les idées sont fugaces. Plus vous l'écouterez plus vous vous plairez à l'imaginer saisie par une pensée, une émotion ou une sensation qu'elle doit traduire au plus vite. Il y a clairement du Lewis Carroll dans la démarche déformée par les brumes du rêve. C'est la négligence des contraintes tournées en absurdité qui donne un charme onirique dans ces bruits si quotidiens. C'est la magie qui prend au milieu de la banalité dans « La plante folle et l'eau raison ». L'écoulement hypnotique, la simple musicalité de l'eau. C'est tout sauf un exercice artistique. C'est un recentrement naturel, un repli protecteur où elle exprime son authenticité mise à nue au propre comme au figuré. L'image en est d'autant plus puissante qu'elle a vraiment existé.

Les guitares de "Dehors s'enfuit" par Julien Louvet ressuscitent Florian Fricke en évoquant l'halluciné "Sei stille, Wisse Ich bin". C'est une correspondance à travers le pont du temps et de la mort, car qui d'autre a pris la musique et les disques comme un véhicule pour le lointain, qu'il soit le moi profond ou les profondeurs de l'univers ? Une expérience aussi magique que cosmique.

Je referme le disque et m'y évanouit encore un peu par le portail de la pochette qui semble représenter une serrure, peut être celle dont il est question dans "Petroleum". L'imaginaire fait indice de tout, la raison fait de tout indice une raison de douter. Alice Dourlen choisit l'imaginaire comme création de soi, dans cette zone où l'incertitude permet l'originalité d'être pleinement. Quand on rêve on ne ment pas.

S'exprimer et exprimer son moi sont deux expériences aussi distinctes que conjointes. On peut faire le premier en négligeant le second alors que l'inverse est par nature impossible. Le premier prend souvent la voix du mensonge, qu'il soit par omission ou embellissement. Alice Dourlen ne se sert pas de la musique pour créer des euphémismes. Elle lance cette petite clé pour accéder à un monde en désordre, fait d'indices sans énigmes, de portes sans pièces, mais également de pièces sans plafond. Un monde où les repères sont traîtres et où l'intuition est un bien meilleur guide que la connaissance.

Chicaloyoh nous laisse avec une représentation musicale de ce qu'être et penser signifie, avec sa complexité et ses contradictions.

Un conte de folie salvateur dans une époque qui cherche tant à construire notre intérieur sur un modèle rigide et idéal avec en toile de fond l'horreur de la perfection comme horizon. Nous sommes voués à être des cytoplasmes agrandissant un peu l'étendue de notre étanchéité comme de vulgaires macrophages. Quand nous laissons fondamentalement nos représentations heurter le réel la barrière peut céder et commence alors la créativité. La boue ralentit le cercle peut aider à percer cette pellicule.

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Bar Clau





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