20 août 2017

Chronique | ESSAIE PAS – Demain est une autre nuit (album, 2016)


Essaie Pas - Demain est une autre nuit (album, 2016)

Tracklist: 

01. Demain est une autre nuit
02. Dépassée par le fantasme
03. Retox
04. Carcajou 3
05. Le port du masque est de rigueur
06. Facing The Music
07. Lights Out
08. La Chute

Extrait en écoute:



_________________________________


Deuxième salve pour Essaie Pas après ma chronique, en février 2016, de leur split avec Police Des Mœurs. Si vous ne connaissez pas la formation, ou que vous n'avez plus aucun souvenir de ma prose, je m'en vais vous la présenter succinctement.

Essaie Pas donc, est un duo de coldwave électronique / minimal synthétique, originaire de Montréal. Le couple que forme Marie Davidson et de Pierre Guerineau joue sur les ambiances technoïdes et post-punk froides et planantes. Le groupe cultive le goût du mystère, de la mélancolie et de l'hypnose transcendantale. Sorti sur DFA records, Demain est une autre nuit est le premier véritable album des deux québécois, après moult EP, splits et compilations.

L’œuvre s'ouvre sur le titre éponyme 'Demain est une autre nuit'. On est directement plongé dans le grand bain. Effets sonores étranges et abrasifs suivis d'une mélodie lente et mélancolique qui adoucit la première charge. Des samples de voix abruptement tranchés donnent l'impression qu'un robot cherche à communiquer dans l'immensité de l'espace, ou serait-ce un fantôme ? Un souvenir peut-être ? Cette introduction simple et efficace s'interrompt brutalement et ouvre la porte au reste de l'album.

Quand on est un habitué des sonorités électroniques planantes, des paysages sonores industriels et des ambiances aux spectres répétitifs, il est difficile de ne pas entendre la filiation entre 'Dépassée par le fantasme' et 'Trans-Europa Expess', 'Metall Auf Metall' et 'Abzug' sur Trans-Europe Express de Kraftwerk. Même ambiance froide et délétère, industrielle et pourtant vectrice, comme une direction vers laquelle tendre. Cela fait du moins sens avec le nom du morceau.

L'album continue dans sa descente aux enfers avec 'Retox', titre, au combien symptomatique de l'état d'esprit d'Essaie Pas, déjà présent sur le split avec Police Des Mœurs, édité sur le label Atelier Ciseaux. « 'Retox' c'est une blessure enrobée de mélancolie, un fragment de mémoire qui s'échappe et auquel on essaye de se rattacher, c'est une certaine dose de violence contenue que l'on retourne contre nous-même. Un souvenir à la fois douloureux et salvateur. C'est une femme que l'on a perdue. Je ne pouvais que lâcher prise face à ce titre. ». En relisant ce paragraphe de mon ancienne chronique, je me rends compte que cela est toujours aussi vrai en cette heure.


« Tes cris me déchirent. Ils me marquent, et me laissent sur la peau une blessure, en hommage aux caresses »


'Carcajou 3' est un titre un peu plus léger, lumineux, aux accents new wave minimaliste. Ce titre est une nouvelle version de 'Carcajou' et 'ccaarrccaajjoouu', titres proposés sur des œuvres ultérieures du duo. Probablement la piste qui me parle le moins, perdant l'impression de flottement que j'avais ressentie à l'écoute de 'ccaarrccaajjoouu'.

Mais tout ceci n'était qu'un interlude pour mieux nous replonger au plus profond de l’abîme. Si vous avez aimé 'Retox', il est plus que probable que vous aimerez également 'Le port du masque est de rigueur'. Un titre aux inspirations EBM, sous une tension continue, palpable autant dans la musique que dans les paroles, que dans le clip qui accompagne cette chanson. Il y a quelque chose de dérangeant, de noir, de collant dans cette déambulation nocturne et ce fameux masque, volonté au combien compréhensible de s'échapper à tout prix de cette dure réalité. La colère, l'amertume et l'errance face à la trahison, l'abandon et la perte. La folie, l'interrogation et la fuite.



« Je trébuche à chaque pas sur des cadavres de notre histoire. […] Où es-tu ? Derrière quelle porte ? Dans quels bras m'oublies-tu ? »



La fuite la voici. La folie est mise en musique avec les deux prochains titres que sont 'Facing the Music' et 'Lights Out'. Exit la coldwave minimaliste, au revoir la mélancolie industrielle et bonjour à la nuit. On s'enivre et on bouge dans tous les sens avec ces deux titres techno hypnotiques d'une froideur sans pareille. Plus rien n'existe si ce n'est la piste de danse, les lumières stroboscopiques, la sueur, les ombres qui vacillent à droite et à gauche, l'impression de chuter encore et encore. Le corps est dissous. La tête est ailleurs. Disloqué, dissocié, diffracté.

C'est souvent à ce moment, lors de l'abandon total des sens, au point d'orgue de la mélancolie, seul(e) au milieu de la foule qui se déhanche, qu'on l'aperçoit, magnifique. Sublime. Un soupçon d'espoir. Un peu de colle pour rassembler nos morceaux de cœur éparpillés. C'est 'La Chute'.

« Mes amis m'ont trahi, ma famille est morte, et toi... tu danses »

La force de cet album, au-delà de ces qualités musicales indéniables, c'est la mise en scène d'une histoire. Les paroles, souvent récitées, et les ambiances sonores nous traînent vers des retranchements que tout le monde a déjà vécus. La pochette de l'album est également plus qu'évocatrice. Cet artwork de Jesse Osborne-Lanthier et Pierre Guerineau est totalement en accord avec la musique d'Essaie Pas. La femme nue, floue, dans l'encadrement de sa fenêtre et mise en lumière représente le souvenir de l'être aimé, seule lumière qu'il nous reste. Tout n'est que ténèbres autour.

Demain est une autre nuit n'est rien d'autre que cela. L'histoire d'une rupture, la chute d'un esprit qui cherche de l'espoir dans la remémoration de ces souvenirs. Un esprit qui erre, qui va à vau-l'eau, d'endroits en endroits, et qui cherche la rédemption à travers la vie noctambule. Et c'est quand tout espoir est perdu que l'étincelle diaphane resurgit dans un léger souffle. Un instant fugace, figé à jamais, que l'on ne retrouvera plus. Mais on l'accepte, car on sait que demain sera autre nuit.

_________________________________

Aladiah




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire