31 mai 2017

Chronique | AVE TENEBRAE - "Tandis Que Les Parjures Se Meurent" (Album, 2016)


Ave Tenebrae - "Tandis Que Les Parjures Se Meurent" (Album, 2016)

Tracklist:

01. A Travers la Prairie d'Asphodèles
02. Elagaballium
03. La Tristesse du Bien Divin
04. Quand notre monde a Perdu son Eclat
05. La Gloire des Avatars Déchus
06. La Table d'Emeraude
07. Tandis que les Parjures se Meurent

Extrait en écoute:



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Récemment, on est venu quérir mon aide d'amateur de black mélodique (entre autres, hein) pour la chronique d'un nouveau-né d'une formation que je ne connais pas, j'ai nommé Ave Tenebrae. Je me renseigne donc un peu sur cette formation française qui je me rend compte n'en est pas à son coup d'essai. En effet il y a déjà 3 démos à l'actif du groupe ainsi que deux opus, « Les Chants de Mnemosyne » en 2013 et donc le récent « Tandis que les parjures se meurent » sorti fin 2016 sur le label français M & O Music (que je ne connaissais pas non plus). Une rapide investigation sur Metal-Archives me révèle que le batteur Viken joue également dans Nightcreepers, un groupe que j'avais pu voir quelques années plus tôt lors d'une date à Dijon. On compte également deux anciens membres des excellents Maleficentia, une fierté française en matière de black metal mélodique. Je remarque aussi, à ma grande satisfaction, que Ave Tenebrae aime agrémenter sa musique de références à l'antiquité et à la mythologie. Je vais donc pouvoir m'y intéresser quelque-peu comme je l'avais déjà fait sur de précédentes chroniques, avec Imperium Dekadenz par exemple …

Mais avant de parler de l'album, quelques mots sur l'artwork dont j'apprécie l'esthétisme : Sur un paysage dominé par différentes nuances de vert et où l'on peut apercevoir collines, montagnes, forêts et autres reliefs acérés. Ainsi, dans ce panorama nuageux et sur lequel se dresse une énigmatique statue sur la droite, nous retrouvons au premier plan deux silhouettes humaines, l'une est nue et adossée à un pierre sur une avancée rocheuse tandis que l'autre se tient debout et contemple la scène en portant un vêtement ample (une sorte de toge). C'est donc avec solennité que je salue les ténèbres avant d'entrer dans ce nouvel univers musical.

Les enfers, antiquement parlant, sont à l'honneur avec le premier morceau qui s'intitule « A Travers la Prairie d'Asphodèles » et fait référence à une place des enfers plutôt désespérante, en vérité. Il s'agît d'un lieu intermédiaire des enfers dans la cosmogonie de l'antiquité classique où séjournent les âmes des défunts n'étant considérées ni exceptionnellement vertueuses ni foncièrement mauvaises. Auxquel cas elles iraient aux Champs Elysées dans le premier cas de figure et dans le Tartare pour le second. Les Champs d'Asphodèles sont à l'image de l'existence des âmes qui y sont retenues, c'est à dire mornes, sans saveur, fantomatiques. Et bien entendu, les paroles de ce morceau sont une belle description poétique et éloquente de ce que pourrait ressentir une âme dans la Prairie d'Asphodèles. Le rythme est plutôt modéré et alambiqué et les mélodies sophistiquées prendront vie en évoquant le vagabondage et l'errance dans ces mornes plaines. D'ailleurs c'est avec satisfaction que je me rends compte que la basse a une superbe place, bien mise en avant et jouissant d'une belle intégration au reste de la musique. La montée en puissance à la fin du morceau est excellente.

Le second morceau « Elagaballium » nous projette en Rome antique sous la dynastie des Sévères, mais plutôt après leur apogée. L'Empereur Elagabale ou Héliogabale doit son nom à son rattachement au titre de hautprêtre de El-Gabal (Baal), un dieu solaire vénéré notamment dans la cité syrienne d'Emèse d'où il est originaire. Le jeune Elagabal aurait selon certaines sources antiques (notamment « L'Histoire Auguste » dont l'attribution est contestée) dans un premier temps rapporté de Syrie une pierre noire sacrée dédiée au culte de El-Gabal (une pierre météoritique) puis fait construire un temple consacré à cette divinité sur le Mont-Palatin, la colline centrale de la ville de Rome. Des objets et symboles sacrés sont par la suite transportés en ce nouveau lieu sur ordre du nouvel Empereur, parmi lesquels se trouvent les boucliers sacrés de Mars, le Palladium et le ô combien sacré feu de Vesta dont la pérennité de la flamme doit rester éternelle. Dans une tentative de syncrétisme des anciens cultes romains avec celui d'El-Gabal, le jeune Empereur tente d'imposer un culte solaire unique, bafouant de cette manière les cultes traditionnels romain. C'est ce présent récit qui est au centre de ce morceau, conté de manière plus lyrique bien entendu, et tout en insistant sur l'imposture qui a pu être ressentie par les populations de l'antiquité lors de la construction du temple et du culte quasiment forcé de El-Gabal.

« La Tristesse du Bien Divin », c'est ainsi que s'intitule la troisième piste, nous fait quitter les mythologies antiques pour nous emmener vers des thématiques chrétiennes ou il est fait mention de foi et d'un évangéliste pour le moins désespéré. D'une durée relativement longue et d'une composition soignée, ce morceau alterne phases véritablements impulsives alors que d'autres nous plongerons davantage dans une mélancolie aux reflets mélodiques. Une piste ainsi agrémentée d'un certain nombres de passages posés et nébuleux redoutablement bien reliés aux autres moments du morceau. Nous arrivons ainsi à mi-chemin de ce disque quand il est fait mention de l'Arc de Constantin.

Que dire si ce n'est que la mention de ce monument de victoire est évocatrice pour le morceau dont le nom est « Quand notre monde a Perdu son Eclat ». Ce titre semble viser le sentiment de désarrois romantique avec une mise en avant des souvenirs glorieux d'un passé révolu dont toutefois certains vestiges rappellent la grandiloquence. Frappante sur ce morceau, c'est la subtilité avec lesquelles les riffs sont amenés à la guitare, toujours très mélodique et en symbiose avec les images que m'évoquent la lecture des paroles.

« La Gloire des Avatars Déchus » c'est en revanche un retour aux références mythologiques .. grecques. Sont évoquées notamment deux visions que je saurais identifier, la titanide Mnémosyne avec qui Zeus participera à la création des 9 Muses, effectivement liées par essence aux sources et à certains lieux comme le Mont-Hélicon. L'autre référence renvoie à l'île de Crête, à la civilisation minoenne et plus particulièrement au Palais de Cnossos dans lequel des motifs de hache à double tranchant peuvent être observés. Le rapprochement peut aussi être fait avec le Labyrinthe de Minos dans lequel l'ichor du Minotaure a, selon le mythe, été répandu par le héros Thésée. C'est sûrement l'un des morceaux les plus mélodiques de l'album.

« La Table d'Emeraude », soit la 6ème piste, fait allusion à un texte de la figure mythique Hermes Trismegistos (Hermès le trois fois grand) auquel on attribue certains écrits comme cette « Table d'Emeraude » renvoyant au domaine de l'alchimie et de l'ésotérisme, mais bon j'avoue que sur le sujet je n'y connais rien alors je ne m'épancherais pas davantage dessus. Ce que je peux affirmer toutefois, c'est que c'est mon morceau préféré de l'album, étonnamment fluide et entraînant.

L'éponyme morceau de l'album, c'est à dire « Tandis que les Parjures se Meurent », est peut être bien aussi une de mes pistes favorites, on y retrouve au début un rythme résolument lent et lourd ainsi qu'une mélodie très aérienne et obscure à la fois, une vraie ambiance se dégage et on la retrouvera dans le très beau dernier tiers du morceau. Morceau résolument mélancolique, car ici aussi on se lamente avec grandeur sur notre monde à la gloire déchue et à l'arrière goût de cendres.

Il est désormais temps de faire un petit bilan et d'avoir un peu de recul sur ce que je viens d'écouter. Ce groupe, Ave Tenebrae, je ne le connaissais absolument pas et je n'avais pas vraiment d'idée précise de ce à quoi m'attendre étant donné que j'ai accepté la chronique sur un coup de tête. Le niveau de composition m'a pour ainsi dire beaucoup impressionné, celui ci étant couplé à un haut niveau de maîtrise instrumentale avec des structures complexes évoluant au fil des morceaux. On reste sinon généralement dans une palette émotive très portée sur la mélancolie, la spiritualité, la nostalgie de la gloire passée et le sentiment de décrépitude du monde, cela aboutissant à un résultat plutôt épique, d'une certaine manière, voire théâtral. Autre point fort pour ma part, c'est qu'il semble vraiment y avoir une patte propre au groupe (j'avoue ne pas avoir écouté l'album précédent cependant) et une atmosphère assez personnelle dans les instrumentaux. Sinon, je salue également la plume du parolier Julien et ses textes écrits subtilement et intégralement en français, desquels ressort une poésie certaine. J'aurais beaucoup apprécié aussi les maintes références culturelles d'ordre historiques, mythologiques et plus généralement assez portées sur la spiritualité, celles ci ne manquent pas d'aboutir à un résultat dont j'apprécie la consistance. Peut-être regretterais-je seulement l'absence des dramatiques claviers qui me sont par habitude si chers …

En somme un album plus que solide constituant une bonne découverte pour moi. Ainsi je le recommanderais évidemment aux amateurs de black metal mélodique mais aussi aux personne recherchant ce genre de groupes aux thématiques finalement très romantiques, glorifiant un passé déchu et déployant un fort sentiment d'amertume pour le monde tel qu'il est.

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Stuurm



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